au Chat Bleu, le 3 mars, on parlait 1) de : Terres de Paroles

Nous buvions de nouveaux vins, des vins de Loire :
en rouge, un Saumur Champigny  d’un petit propriétaire, domaine des Longes
et en blanc, facile à boire, léger, un muscadet-sur-lie produit par un vigneron indépendant, Pétard Bazille : plus travaillé qu’un muscadet, avec une sensation un peu beurrée, lactée.

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Ils accompagnaient deux livres faisant partie de la sélection de  : Terres de Paroles.
– CE COEUR CHANGEANT d’Agnès Desarthe, L’Olivier, 2015 : cette espèce de conte baroque « à la fois historique, d’aventure et philosophique » nous entraîne dans la vie de ce_coeur_changeantRose, ses déboires et ses moments fastueux, sa capacité à flotter, à résister, à rebondir. Les personnages secondaires féminins : grand-mère énorme, nourrice meurtrière, mère narcissique, amante volcanique, sont étonnants, forts, bien plus que les hommes. Nous traversons le début du XX è siècle mais sans nous appesantir sur ses catastrophes. Sur quelques lignes, nous rencontrons Degas qui commet l’erreur de faire le portrait de Rose et non de sa mère : ( p 258 : « Quelle idée. Quel manque de goût. Son visage à elle aurait été d’un bien plus bel effet. Elle avait traduit ce geste d’affection comme une attaque délibérée. Miroir, mon beau miroir, avait-elle pensé. Degas n’avait-il jamais lu Blanche-Neige? « ). A. Desarthe s’amuse, se laisse emporter par des idées, des situations qu’elle traite en montagnes russes.
– UNE FORET D’ARBRES CREUX d’Antoine Choplin, la Fosse aux Ours, 2015. Cet auteur, surtout connu depuis LA NUIT TOMBEE, 2012, s’intéresse à des faits ou à des personnes foret_d_arbres_creuxayant existé. Ici, il s’agit de Bedrich Fritta, mort en camp en 1944 après avoir vécu et dessiné à Terezin. Dessins de four crématoire pour les Allemands, le jour, et dessins de la vie quotidienne de la ville-ghetto, la nuit, pour tenter de faire savoir la vérité à l’extérieur. Un petit texte aux phrases courtes, sans effets mais efficace et poétique.

4 jurys d’environ 20 personnes, à Rouen, Dieppe, Vernon et Le Havre, avaient à lire, entre novembre 2015 et Mars 2016, 6 romans français et 21 pièces d’auteurs étrangers dans le cadre du festival Terres de Paroles (29 mars-1er mai 2016). Les romans avaient été sélectionnés par des libraires de Seine Maritime et de l’Eure, les pièces, elles, avaient été choisies par la nouvelle équipe du festival dirigé par Marianne Clévy.  La plupart d’entre nous venaient terres_de_parolespour les livres. Nous n’avions pas pensé que nous aurions à lire du théâtre et étions, je crois, un peu réfractaires à ces lectures, sur écran, et  inhabituelles. Et puis, en fait, les livres – sauf les deux dont je viens de parler- ne m’ont pas fascinée alors que les pièces, d’auteurs pour moi inconnus, la première difficulté passée, se sont révélées hyper-intéressantes. On peut en retrouver certaines dans le programme du festival, comme PORTRAIT D’UNE FEMME ARABE QUI REGARDE LA MER de Davide Carnevali (Dieppe, le 31 mars) ou J’APPELLE MES FRERES de Jonas Hassen Khemiri (Le Havre, le 9 avril). Le romancier et le dramaturge choisis par les quatre groupes de lecteurs seront présents, en résidence, au  festival en 2017. Participer à ce choix était une expérience étonnante : nous nous retrouvions entre grands lecteurs et voyions  la diversité des avis, des sensibilités à propos d’un même écrit.

Le Chat Bleu, le 3 mars, c’était aussi une quinzaine de personnes qui présentaient un livre et nous y reviendrons dans quelques jours.

Tout à fait autre chose : les photos de la série LES HERITIERS de Geraldine Millo, visibles à Fécamp du 7 au 11 mars ou sur son site. Allez voir !

Pièce unique n° 18

Cette fois, c’est KYRA KYRALINA de l’auteur roumain Panaït Istrati (1884-1935), paru en 1923, que nous avons transformé en : LYNA IRA A KIRK… Romain Rolland l’avait découvert à l’occasion d’une tentative de suicide et il le présentait comme « un nouveau Gorki des pays balkaniques ». Istrati disait, lui : « je suis son œuvre (…) j’avais besoin de son estime, et pour obtenir cette estime chaude, amicale, il me demandait d’écrire. »
KYRA KYRALINA a un côté mille et une nuits dans la succession des épisodes, dans l’ambiance orientale et nous raconte les aventures d’un homme, ses chutes plus souvent que ses bonheurs.
L’œuvre complète d’Istrati est trouvable chez Phébus.

Voilà quelques exemples de poèmes express de LYNA IRA A KIRK :
– « Prendre deux nuits et calmer un Grec sous de petits plaisirs. »
– « Souvent quelque chose de triste criait avec ses colliers enfilés sur le bras. »
– « Ils ouvrirent mon dos sur la blancheur de l’oreiller : je tombai évanoui. »
– « Bois de basilic, rouge de Kirmiz, mots tendres, été des sirops. »
– « Promener les jours funestes de ma vie, je trouvai cela fort consolant. »

Nous envoyons cette pièce unique à Christophe Mary, jeune poète édité aux éditions caennaises La Renverse. Allez voir le site de cette maison née en 2015, ses plaquettes plutôt élégantes et étonnantes : couvertures aux volutes dorées, forme pas vraiment rectangulaire du livre qui le fait légèrement se renverser et remarquer sur une étagère de  bibliothèque, lettrage d’un doux bleu vert.
Petit extrait de poème de Christophe Mary :
« Le fado peut exalter
Et sentir brûler les feux
Au calage évidé
Des ballons de gaine
Qui nous font perdre pied »

Chat Bleu de février :

Nous découvrions des produits des deux rives des Côtes du Rhône : la rive droite avec un rouge, un Terre des Amoureuses, puissant, aux arômes un peu mûrs, confits, du Château Les Amoureuses tenu par un vigneron et un oenologue qui font des vins très travaillés. Alzheimer_mon_amourPour la rive gauche, il s’agissait d’un blanc sec, minéral, avec une expression très particulière en bouche : un Viognier, domaine Rozel, cuvée St Martin.
Ils accompagnaient des livres documentaires ;
– ALZHEIMER MON AMOUR, récit de Cécile Huguenin, en Pocket : le malade est un intellectuel et son épouse raconte leur parcours, du diagnostic à la séparation. Les rendez-vous médicaux, les manières de nier la personne, de parler de son état sans s’adresser à elle. Elle relate ses révoltes, ses essais de contournement puis la seule solution, culpabilisante, le placement, mais dans un endroit choisi où le soignant voit encore l’homme atteint comme quelqu’un, avec un projet.
– MES SAISONS EN ENFER, de Martha Gellhorn, aux éditions du Sonneur, 2015 : cette femme (1908-1998), journaliste, n’aimait rien tant que le voyage et ce livre parle de cinq « voyages cauchemardesques ». Momentanément épouse d’Ernest Hemingway,  il l’accompagne en Mes_saisons_en_enferChine, pendant la seconde guerre mondiale, sans enthousiasme. Elle le nomme alors « Compagnon Réticent » ou C R et c’est hilarant de le voir porter son cheval…, rencontrer Tchang Kaï-Chek ou Zhou Enlai sans rien savoir d’eux ni de la situation politique. Le plus long périple est, seule, en Afrique, continent dont elle rêve depuis longtemps et qui la déçoit souvent.
-L’ENFANT CRIMINEL de Jean Genet, paru la première fois en 1949, réédité en 2014 à L’Arbalète, Gallimard : un texte court, tranchant, méprisant : « Mais nous resterons votre remords » (p 30); « Votre littérature, vos beaux-arts, vos divertissements d’après dîner célèbrent le crime. Le talent de vos poètes a glorifié le criminel que dans la vie vous haïssez » (p 31)
Ont été évoqués ensuite :
des romans noirs : d’Indridason, de Mankel comme souvent,
les 2000 pages qu’ « on regrette lorsque c’est fini » de la trilogie de Philippe Kerr qui couvre les années 1920 à 1954,
les textes de Jean-Luc Seigle dont : EN  VIEILLISSANT LES HOMMES PLEURENT : « une belle écriture, facile à lire » sur les années 60, les difficultés d’adaptation quand la société change,
et LE ROYAUME d’Emmanuel Carrère : lui, comme d’habitude, mais aussi les Textes.

Le prochain Chat Bleu : le jeudi 3 mars vers 18 h 30

Chat Bleu X Goût des Autres :

Les deux étaient sous le signe de l’amitié (d’ailleurs, cette fois, vous aurez ici plusieurs signataires).
1) Au Chat Bleu, nous avons bu des vins italiens : un blanc perlé avec un bel équilibre entre acidité et fraîcheur, un peu sucré, un Lambrusco qui se mariait très bien avec des toasts de pesto gênois. Un rouge des pentes du Vésuve, un vin de messe au départ, un peu charpenté et maintenant plus travaillé dans la rondeur pour l’exportation : un Lacrima Christi.
VeroniqueOvaldeCela accompagnait des livres d’auteurs invités au festival du Goût des autres : un Véronique Ovaldé : LA SALLE DE BAIN DU TITANIC (J’ai lu) : tout petit livre constitué de nouvelles qui, au prime abord, semblent indépendantes mais ne le sont pas. Une histoire qui court sur plusieurs années, une écriture poétique qui relate l’horreur avec beaucoup de tact, sans aucun misérabilisme.
Un Claro : COSMOZ (2010, Actes sud et Babel) : Claro, comme Mathieu Larnaudie, Mathias Enard, Joy Sorman, était invité au festival en tant qu’ami (littéraire) de Maylis de Kerangal puisque tous ont fait partie du collectif d’une dizaine d’écrivains : INCULTE qui proposait une revue trimestrielle et des livres de 2004 à 2009. La maison d’édition est actuellement re-née, réorganisée autour de Jérôme Dayre. COSMOZ est ce qu’on pourrait appeler un « livre-monde » autour du MAGICIEN D’OZ. Fantastique et réalisme sont mêlés puisque nous Cosmozsuivons les personnages : l’épouvantail, l’homme en fer blanc, Dorothy etc dans la fiction et dans la réalité du XXème siècle, des tranchées de 14 à l’essai de la bombe atomique à Los Alamos (Los AlamoZ) en passant par l’utilisation du radium dans l’industrie horlogère et ses conséquences, les asiles d’aliénés en France pendant la seconde guerre mondiale, le cinéma et bien d’autres choses . Tout est relié; c’est fou, touffu, hyper documenté et très écrit !
Nous avons aussi lu des extraits de BOUSSOLE de Mathias Enard : rêve et histoire d’amour, orientalisme dans une très belle langue, avec beaucoup de références culturelles. Comme Claro, et ce serait assez la marque d’INCULTE.
Nous avons aussi évoqué d’autres Véronique Ovaldé,  LE SERMENT DES BARBARES de Boualem Sansal, aussi présent au Havre ce week-end puis, hors festival, Jim Harrison, M. Quint : EFFROYABLE JARDIN, UN AMOUR IMPOSSIBLE de Christine Angot,  L’ART DE LA JOIE de G. Sapienza, Gilles Kepel : GENESE DU TERRORISME FRANCAIS et un très poétique livre de photographies sur le loup blanc de Vincent Munier.

 

Aff.GoutdesAutres

2) Au Goût des Autres : le samedi 22 janvier :
– V. Ovaldé et Th. Reverdy dialoguaient autour de leurs derniers livres tous deux situés aux USA, une première pour elle qui, habituellement, nous emmène dans des lieux inconnus. L’importance de ce pays pour presque tout le monde : « notre lieu commun », du fait du cinéma, des auteurs : « ado, je ne lisais que des écrivains américains, mâles, alcooliques, de plus de 60 ans ». Ils ont aussi parlé de la façon dont ils nommaient leurs personnages. Pour elle: « le nom surgit : une sonorité qui vient instantanément, avant son physique. Ca ne peut être que comme ça ». Pour lui, cela provient de livres, de personnes de sa vie, de sa création, jeune, de jeux de rôles.
– Mathias Enard interviewé par S. Bourmeau a évoqué Edward Saïd et son livre sur l’orientalisme, le fait que les Orients des Allemands, des Français, des Anglais étaient différents, qu’il s’agissait de visions coloniales. Il a parlé de l' »érotique du savoir », et avec humour des dispositifs qu’il invente : pour BOUSSOLE : le temps calculé d’une nuit  d’insomniaque à Vienne, du coucher au lever du soleil, à une date précise : 90 secondes par page, pour ZONE : voyage entre Rome et Milan : 1 km par page….
– Claro avait, lui, créé un texte pour l’occasion,… contre… l’ami « rehausseur de nous », « à la fois statue et peluche », texte où il convoquait Alceste, Lautréamont (« Je cherchais une âme qui me ressemblât et je ne pouvais pas la trouver »), Proust (« un incube qui a besoin de l’autre pour se faire les ailes ») Genet (« moi, je cherche l’ennemi à ma taille ») : Humour léger, lecture sans effet pour gommer le côté exercice.
–  A 19 heures,(Texte de Christel Gauthier) :  Emmanuel Carrère n’était pas là (et c’est dommage!) pour la lecture de son roman D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE, interprétée avec justesse par la comédienne Manon Thorel. Les extraits étaient centrés sur le lien d’amitié qui unit deux juges, un homme et une femme, malmenés par la vie et la maladie. Ce que raconte Carrère, c’est l’importance des mots que seul l’ami peut dire lorsque le découragement, face au cancer et à la mort qui approche, est là. L’écoute est d’autant plus attentive que le public est plongé dans la nuit, un bandeau sur les yeux, à l’initiative de l’association Lire dans le noir.
Dimanche 24 janvier (texte de Véronique Garrigou) :
– Daniel Pennac était à la hauteur des attentes et de sa réputation de raconteur d’histoires pleines d’humour. Il nous a émus aussi par ce bel hommage rendu à son ami JB Pontalis disparu il y a trois ans. C’est essentiellement à travers lui qu’il nous a parlé d’amitié, « un sentiment immédiat de complétude » qui repose de l’amour, un « territoire protégé ».
– Sylvain Tesson et Olivier Frébourg, tous deux écrivains et grands voyageurs, ont scellé leur amitié autour de la quête des lointains et de Gustave Flaubert. Pour Tesson, l’amitié est par nature irrationnelle, une « sorte d’amour sans complications » qui supporte bien l’absence et le silence. Pour Frébourg, on ne choisit pas ses amis, ils vous choisissent. On peut s’appuyer à tour de rôle sur l’épaule de l’autre en cas de besoin. Ils en ont fait l’expérience. Ils partagent l’amour de la beauté du monde, la conviction que marcher ensemble, dans la nature, conjure la mélancolie de la vie : « il n’y a que les routes pour calmer la vie. »
– 2084, Boualem Sansal : comme l’on aurait aimé avoir plus de 45 minutes pour l’écouter… Militant engagé contre l’islamisme, il est prêt à nous raconter l’histoire de l’Algérie, à nous expliquer en quoi islamisme et nazisme sont historiquement et concrètement proches, comment et pourquoi sont nés les différents courants et c’est passionnant de l’écouter. Il définit 2084, son dernier roman comme « une poursuite de la réflexion de Georges Orwell dans un autre univers ». Après avoir lu 1984, Sansal savait tout de la dictature, il attendait un 2084 et c’est lui qui l’a écrit : l’histoire d’une autre dictature où les citoyens sont des croyants et où Dieu vous regarde jour et nuit. Hélas, hélas, il a fallu s’arrêter à 19h, on aurait pu rester beaucoup plus longtemps…
– Un final tout en jeunesse. Deux lecteurs, des musiciens, une chanteuse/lectrice à la belle voix sableuse, Carmélia Jordana, et voilà JULES ET JIM qui nous reviennent en mémoire, livre et film confondus. De si jolis souvenirs de ce trio qui joue à l’amour et à l’amitié, à leurs risques et périls. Un sympathique hommage pour clore en beauté un sympathique festival !

Rappelez-vous, le prochain Chat Bleu est le jeudi 4 février.

Rue du Départ est en plein travail !

Un sixième livre est en préparation dans la collection Voyage noir. Très vite, vous en saurez plus…

Pour le moment, voilà la Pièce Unique 17 :
Conçue à partir de Philip K. Dick : LE GUÉRISSEUR DE CATHÉDRALES, et devenue : LA THÈSE DES GUERRES À RIDULES… Elle est envoyée à Jean-Louis Massot, éditeur bruxellois des Carnets du Dessert de Lune, rencontré lors du salon de L’Autre Livre tronqué par l’horreur des attentats de novembre 2015. Nous étions voisins et avons échangé des livres. Il aime le roman noir. Nous connaissions, nous déjà, son travail au long cours : depuis 1995, une centaine de brefs textes de poésie, en prose ou non,  accompagnés de dessins, pour lecteurs de 1 à 100 ans et plus.
Voilà quelques exemples de picorage à l’intérieur des pages de Philip K. Dick :
– « L’âge dort du jeu drôle » (à prononcer à voix haute)
– « Essayer d’apprendre à aimer le cachemire de la colère. »
– « L’homme est folie et l’esprit peluche. »
– « Le roman est imitation de vie, inertie infinie à déplacer dans une note de bas de page. »
– « Le pire se mit à crier, endommagé mais pas détruit. »
– « 26 heures plus tard, le robot s’installa confortablement dans une cigarette au cœur tendre alors rouge d’effort. »

Quant à Dick, inutile de le présenter. Mais ce livre est  peut-être différent : son personnage, Joe, est réparateur de poteries, sans travail sur une terre surpeuplée et hostile. Il est contacté par Glimmung, être supérieur mais  faillible, attendrissant, pour venir sur sa planète accomplir un travail immense. D’autres sont là aussi…
Lisez-le ; c’est autant un livre d’aventures que de S.F., ça parle d’amour, de solitude, c’est plein d’humanité !

Nous vous rappelons que le prochain Chat Bleu est le jeudi 21 janvier. Il y sera question du cinquième Goût des Autres (22-24 janvier 2016), festival littéraire au Havre qui, cette année, avec Maylis de Kérangal, est placé sous le signe de l’amitié.

Heureuse année 2016

Heureuse année à vous!
Pour vous – fondus de livres, de films, de spectacle vivant, d’expositions, et autres « intellos », espèce honnie et en voie d’extinction peut-être – pour vous donc, cette phrase de Stanislaw Jerzy Lec, transmise par Gérard Lambert, « passeur de littérature » :
« Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. »

Pièce unique 16

Le livre d’origine est VAN GULIK, SA VIE, SON OEUVRE, une biographie de l’auteur néerlandais des « Juge Ti », par J. van de Wetering aussi auteur de polars, aussi néerlandais. Cette bio insiste sur l’originalité de Robert van Gulik (1910-1967), diplomate, érudit, écrivant dans plusieurs langues, illustrant ses livres de dessins érotiques, vivant entouré de gibbons…
L’ensemble des poèmes express  constitue : K.O., UN OEIL ENVISAGE VA SUR V. et en voilà quelques uns :
– La présence de la pensée intimidait un type dans une grosse voiture.
– Une conscience a donné sa démission et un tiroir rempli de croquis.
– Tout passionné dépourvu de sentiments peut y perdre la tête.
– Une vache poussa un soupir et mourut brutalement, corps servi en pâté.
– Il s’est confié dans les odeurs et dans le crachin du canal.
– Fascination en 58 pages : l’affaire de ses mantras lancée en l’air.

Le récepteur de la Pièce Unique 16 est Soluto, écrivain et peintre. Ses quatre nouvelles GLACES SANS TAIN parues au Dilettante en 2013 avaient été l’occasion de le recevoir aux Ancres noires. La première surtout est saisissante, installée dans la banlieue rouennaise. Très écrite, ambiance noire, elle dit son admiration pour Maupassant (la scène de l’enterrement).
Si vous tapez Soluto, vous tombez très vite sur son blog, ses dessins, ses peintures.

Le Chat Bleu de décembre :

C’étaient des vins d’Alsace : un rouge frais, un pinot noir et un vin naturel blanc, sec, fruité, presque à goût de cidre, trouble. Un « vin libre », sans soufre, sans sulfite, d’un petit producteur, Beck Hartweg qui pratique l’agriculture raisonnée depuis environ quatre ans et l’agriculture bio depuis deux ans.
Les livres aussi étaient du nord-est : deux d’entre eux étaient d’auteurs islandais et deux autres de la maison d’édition de poésie bruxelloise : Les Carnets du Dessert de Lune. Les Islandais étaient à Caen, aux Boréales. Nous en avons déjà un peu parlé.
L_ombre_des_chats– Arni Thorarinsson, avec son polar, L’OMBRE DES CHATS, présente les spécificités de son île : le fait que le mariage homosexuel s’y pratique mais qu’on peut en mourir, que des asiatiques y vivent depuis trois générations mais qu’on les pense toujours étrangers, que des hommes politiques soient corrompus, que la crise économique ait fait perdre leur maison à certains et que les hackers puissent piller ou créer des données dans n’importe quel smartphone. Spécificités ? Non, pas vraiment. L’Islande, bien que  petite, lointaine et renfermée sur elle-même, est atteinte par les mêmes faits de société que nous et le personnage récurrent du journaliste Einar doit s’en accommoder.
– Eirikur Orn Norddahl, né en 1978, est Illskapoète, romancier, traducteur. Son livre ILLSKA, LE MAL paru en 2015 aux éditions Métailié, a obtenu le prix de la littérature islandaise de 2012. Il se passe maintenant, à Reykjavik, entre trois jeunes gens, Agnès, Omar son compagnon et Arnor, néo-nazi, son amant. Les grands-parents d’Agnès sont morts parce que juifs en Lituanie pendant la seconde guerre mondiale et le livre nous y plonge aussi, dans ses plus beaux et terribles moments. ILLSKA est un roman, très écrit, pas du tout plombant, un livre d’histoire et de politique contemporaine. Norddahl connaît toute l’extrême-droite européenne.

Plus légers, les livres de Carnets de Dessert de Lune ! Cette maison d’édition fondée en 1995 a plus de cent titres. Dans une petite collection sous plastique, de Pierre Autin-Grenier (1947-2014) :
LE POÈTE PISSE DANS SON VIOLON (version symphonique) : des aphorismes :
Le_poete_pisse_dans_son_violon« C’est quand il n’y a rien à faire qu’il n’y a vraiment pas une minute à perdre. »
(d’actualité ?… COP 21…)
« Peut-être faudrait-il renoncer?…
Mais renoncer à quoi?… »
Ou : « Il ne faut jamais donner des morceaux de chien aux sucres? ça peut les rendre méchants »
Nous avons aussi évoqué des livres de Delphine de Vigan : D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE, JOUR SANS FAIM, RIEN NE S’OPPOSE À LA NUIT, un beau portrait d’adolescent dans NOUS SERONS DES HÉROS, de Brigitte Giraud (2015), de nouveau la trilogie d’Anne-Marie Garat (Babel), LE MAL DE PIERRE de Milena Agus (Liana Levi) et un polar brésilien chez Actes noirs : NUIT D’ORAGE À COPACABANA de Luiz Alfredo Garcia-Roza (2015) au personnage d’enquêteur décalé qui fait penser à celui  d’Adamsberg.

Les prochains Chats Bleus sont prévus les jeudis 21 janvier, 4 février, 3  et 24 mars.

En novembre, le Chat bleu, c’était

Hommes_en_guerreDeux vins rouges : des beaujolais, de même cépage à 100 mètres de distance l’un de l’autre : un de 2011, un Saint Amour, vieilli en fût et un très jeune, « dans le fruit, rond ». Un vin blanc sec de Bourgogne : un Mercurey au « petit fruité intéressant » (N’senga dixit).
Avec cela, les livres étaient… guerriers. 11 novembre oblige.
– Un texte d’ Andreas Latzko, Hongrois de langue allemande : HOMMES EN GUERRE, paru en 1917 à Zürich et en français en 2003 chez Agone. Blessé en 1915, ces beaux textes, sortes de nouvelles, disent son ressentiment vis à vis des officiers, « ces petits tout puissants« (…), »ces apprentis dieux qui tapaient le carton avec la vie des hommes » étrangement aussi, vis à vis des femmes qui les ont laissés partir, devant lesquelles ils ne pouvaient se permettre de déserter.
Correspondance– CORRESPONDANCE Stefan Zweig – Joseph Roth, 1927-1938, chez Rivages, 2013. Ces deux auteurs juifs autrichiens, le premier, nanti, romancier reconnu et Roth le journaliste, grand buveur, contraint d’écrire toujours plus pour survivre, se disent leur admiration réciproque, leur vision du monde. Roth est bien plus tôt, bien plus perspicace que Zweig : 17-3-1933 : « Il n’est plus question d’être encore publié en Allemagne! »; 7-11-1933 : « Je vous en conjure, cessez enfin d’essayer de tisser des liens même ténus avec l’Allemagne (…) Vous avez précédemment démenti être Arnold Zweig mais par tous les liens que vous entretenez avec l’Allemagne, vous démentez être Stefan Zweig. ».
– LA CACHE de Christophe Boltanski, éd. Stock, 2015 : où il est question des célèbres Luc et Christian, respectivement père et oncle de l’auteur, de leurs incroyables parents, de la « cellule familiale » qu’ils constituent depuis le traumatisme de l’antisémitisme et de l’occupation.
Triomphe_de_la_cupiditeOnt aussi été évoqués LE TRIOMPHE DE LA CUPIDITÉ de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie qui dit qu’aucune leçon n’a été tirée de la crise de 2008, LA JOIE de Ch. Pépin, philosophe : une réflexion sur la nécessité de trouver la joie dans les épreuves, MARS OU LA GUERRE d’Alain, autre philosophe, sur le pacifisme et des romans très différents les uns des autres : TITUS N’AIMAIT PAS BÉRÉNICE de Nathalie Azoulai, où maintenant et époque de Racine se mêlent, LES HEURES SOUTERRAINES, histoire de harcèlement de Delphine de Vigan (elle sera à la Galerne le vendredi 4 décembre à 18h _ vous pourrez ensuite aller au cinéma le Studio pour la remise de prix des nouvelles et des courts métrages des Ancres noires à 20h30 ), DANS LA GRANDE NUIT DES TEMPS d’Antonio Munoz Molina mettant en scène la guerre d’Espagne, le 2e roman, noir, de M. Pessl  INTÉRIEUR NUIT, la « vraie écriture » de D. Foster Wallace dans les 1300 pages de L’INFINIE COMÉDIE, LES PAVOTS ROUGES d’Alai aux éditions Picquier, la trilogie d’Anne-Marie Garat chez Babel, les livres de la prix Nobel Herta Müller chez Gallimard. Encore de bonnes raisons de se retrancher des folies du monde et de lire !

Le prochain Chat Bleu, c’est le jeudi 3 décembre!

Comme on se mêle de tout : les Boréales

Affiche_Boreales_2015

Les Boréales de Normandie, n°24. C’est du 13 au 28 novembre. C’est du théâtre, des concerts, de la danse, du cinéma, des expositions et de la littérature. Ce week-end lui était consacré, à l’Imec, vendredi soir, avec Sofi Oksanen (BABY JANE, ed. Stock) puis à l’auditorium du musée des Beaux-Arts de Caen. Deux auteurs seulement n’étaient pas venus du fait de la menace des attentats et le public était très nombreux.
Toujours le même plaisir d’écouter ces langues exotiques : finlandais, islandais, danois, suédois, norvégien. Toujours le même plaisir de rencontrer des écrivains en V.O. avec leur traducteur.
D_ailleurs_les_poissons_n_ont_pas_de_piedsPlaisir de voir Jon Kalman Stefansson, (D’AILLEURS LES POISSONS N’ONT PAS DE PIEDS, éd. Gallimard), venu pour la troisième fois, d’entendre son humour, sa vision de l’Islande, de son travail :  » Écrire n’est pas seulement pour changer la société, mais pour ressortir des vies oubliées ; c’est une expédition contre l’oubli (…) Arts, littérature doivent avoir un retentissement, une influence sur notre vie et la manière dont nous la menons. (…) La littérature est là pour nous poser des questions, nous amener à douter. Le doute permet de penser de manière indépendante. »
Plaisir d’entendre le jeune Eirikur Orn Norôdahl (ILLSKA, éd. Métailié) et l’auteur de polars Arni Thorarinsson Le_pretendant(L’OMBRE DES CHATS, éd. Métailié), leur même rapport d’amour-haine à leur île si belle, à sa société si fermée sur elle-même. Tous trois sont traduits par Eric Boury qui était aussi leur interprète dans ces tables rondes. Des univers très différents mais, à chaque fois, visible, une proximité entre eux et lui.
Autre beau moment : le débat sur la vie politique danoise avec François Zimeray, ambassadeur de France à Copenhague depuis deux ans et Hanne-Vibeke Holst (LE PRETENDANT, ed. Héloïse d’Ormesson). Journaliste, féministe, elle a aussi écrit L’HERITIERE qui est à l’origine de la série BORGEN. Et puis d’autres encore… Mais la prochaine fois, venez ! Ils fêteront leurs 25 ans !