le photographe Michael Wolf : exposition à Rouen

 

Michael_Wolf

Industrial #26, 2015 © Michael Wolf, Courtesy Flowers Gallery, Londres

C’est jusqu’au 28 mai 2016 , au Centre Photographique Pôle Image Haute-Normandie , 15 rue de la Chaîne à Rouen, dans le cadre du mois de l’architecture contemporaine.

Michael Wolf est né en Allemagne en 1954 mais il s’intéresse surtout à l’Asie : la Chine,  Hong-Kong où il vit, Tokyo. Tous les photographes sont peut-être des collectionneurs, Michael Wolf l’est, lui, c’est évident. Il travaille par séries : « Architecture of density » (3), « bastard chairs »(4), « the real toy story » (1), « Tokyo compression »(2) etc…
Dans les séries : des chapitres, un rangement qui permet de comprendre une ville ou un fait de société. Un travail de narration qui, en montrant le monde, questionne son fonctionnement, pointe du doigt ses problèmes : (1) le monde occidental et son entassement de jouets / les lieux, les gens qui les produisent, (2) la densité de la capitale japonaise à travers les gros plans de visages éteints ou hagards, compressés contre les vitres de rames de métro.
La densité est aussi le sujet de l’exposition présentée à Rouen, la première dans un lieu institutionnel en France alors que l’oeuvre de Michael Wolf est internationalement reconnue, montrée dans les musées, publiée, primée ( World Press Photo en 2005 et 2010).
Il la représente par les façades d’immeubles gigantesques, les arrière-cours et les pièces de vie :
Les façades (3), juste les façades de béton, « plein pot », sans sol ni ciel, sans paysage ni verdure, un peu comme des Vieira da Silva, des lignes horizontales, verticales, des rythmes donnés par les ouvrants, le même répété des centaines de fois. De vrais clapiers. L’anonymat. Une horreur humainement, une beauté plastiquement.
Et puis, le revers : les ruelles, les détails d’architecture déglinguée, des tuyaux, des murs lépreux, des objets abandonnés ou laissés entre deux utilisations : beaucoup de gants de caoutchouc, de balais, des sièges (4) bricolés, éléments colorés, fantaisie dans un monde de grisaille. Des traces d’hommes. La pauvreté et la débrouille.
Des intérieurs : sur chaque image, une seule pièce exigüe pour tout faire : dormir, manger, ranger et leur occupant de face, posant : c’est la première fois que l’on voit des hommes, des femmes, souvent âgés, seuls, quelques fois en couple.
Tous les photographes sont peut-être des sociologues, Michael Wolf l’est, lui, c’est évident.

Terres de paroles, au Havre : Khemiri, Cie Ktha, Illska

Le 9 avril, au Fitz, au coeur du Volcan, lecture de J’APPELLE MES FRERES de Jonas Hassen Khemiri  par 4 comédiens : une confirmation : cette pièce lue dans les jurys mis en place par le festival (voir post du 8 mars 2016) dit des choses cruciales. Ecrite et créée en 2013, à la suite d’un attentat sans victimes dans Stockholm, elle garde évidemment tout son poids : après un acte terroriste, comment vivent des hommes à l’air étranger, leurs pensées, leurs peurs, leurs réactions, celles des autres vis-à-vis d’eux. Khemiri, né en Suède d’un père tunisien et d’une mère suédoise, fait partie de la première génération d’écrivains de l’immigration. Il touche à tous les genres. Ce texte aussi plein d’humour, avant d’être une pièce, a été un article puis est devenu un roman, trois manières d’évoquer une situation qu’on ne peut contourner en ce moment.
Le 9 avril, dans la rue, JUSTE AVANT QUE TU OUVRES LES YEUX de la compagnie Khta. Cette compagnie basée à Paris depuis 2000 se produit dans des festivals de théâtre de rue (Chalon, Aurillac), dans des dispositifs étonnants. Là, il s’agit de 3 comédiens habillés de jaune fluo. Ils marchent derrière un camion roulant lentement dans lequel sont une quarantaine de spectateurs. Ils les regardent, leur parlent du moment où le réveil sonne, Alarme, drôle de façon de commencer sa journée, Alarme, ils disent le lever remis à un peu plus tard, neuf minutes, puis ce qui se passe, le petit dej, la salle de bain, ce qu’il/elle rêve de faire au lieu d’aller travailler. Des sourires, des saluts de la main, la marche. Les voitures que l’on empêche de rouler, les passants qui s’arrêtent, ceux qui ne voient pas. Un moment de convivialité, de civilité.
Le 9 avril, à la médiathèque Niemeyer, lecture par le comédien Laurent Sauvage d’extraits de ILLSKA de l’Islandais Eirikur Orn Norddahl  suivie d’une rencontre avec l’auteur et son traducteur Eric Boury. Il y avait là plus de temps qu’aux Boréales de Normandie (voir post du 23 novembre 2015) pour les écouter, eux et le texte. Le sujet du livre est l’holocauste, le néo-nazisme, leur place dans le monde actuel, dans la vie de jeunes gens. Cinq ans d’écriture, et même plus, voilà la place que cela a pris dans celle de Norddahl.

Voilà trois moments de Terres de Paroles au Havre : très divers mais tous, à leur manière, très politiques.

Poésie : BIP (Angelina Diaz), master (Lucas Sibiril) et d’autres (Oulipo)

Le 5 avril, aux Enfants Sages, au Havre, soirée poésie :
Le point de départ était Le Havre et la première lecture d’ Angelina Diaz était DANS LE RAPIDE DE 19 H 40 de Blaise Cendrars.
Angelina, comédienne, fait partie des B I P : Brigades d’Intervention Poétique, dans la compagnie Art-scène. Les B I P sont une invention de Christian Schiaretti et Jean-Pierre Siméon, aussi directeur artistique du Printemps des Poètes depuis avril 2001.  Les B I P, en combinaison de travail orange interviennent dans les écoles, les collèges, les lycées pendant une ou deux semaines. Les élèves ne sont pas prévenus. On ne leur explique rien, on entre, lit un poème, laisse la feuille, dit au revoir, sort. L’enseignant reprend son cours sans commentaire. Le dernier jour, il y a échange. A chaque nouvelle venue, la qualité d’écoute est plus grande. Belle idée, non ? Parce que : « L’art est une nécessité absolue pour la société; ce n’est pas une parure, une sorte de pot de fleurs sur la cheminée. » (J.P. Siméon dans la revue Ballast, 11 décembre 2015).
C’est aussi ce que pense Lucas Sibiril, venu de d’Eesab (école d’art de Lorient) étudiant en master 1 de création littéraire contemporaine à l’Esadhar (les cours ont lieu à l’école d’art et à l’université du Havre). Ce master, unique en France, existe depuis 2012. A sa tête, Laure Limongi, écrivain éditée entre autres chez Léo Scheer. Lucas a lu quelques uns de ses textes,  poèmes ou romans, les « parpaings » de son travail en construction. Il a aussi improvisé… sur les fantasmes des…calamars…
La bonne humeur était aussi le point commun de la soirée. Donc évidemment Raymond Queneau, écrivain, mathématicien, né au Havre, lu par Angelina puis évoqué pour ses CENT MILLE MILLIARDS DE POEMES (1961) et sa création avec François Le Lionnais de l’Oulipo http://oulipo.net : poésie combinatoire, humour et démocratisation de la poésie.
L’Oulipo, ses 4O membres, vivants et morts dont  Georges Pérec, Italo Calvino, Jacques Roubaud, Ian Monk, Frederic Forte, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, Paul Fournel, Jacques Jouet et Eduardo Berti (ces deux derniers présents à Terres de Paroles 2016 – voir le post précédent -). Ses jeux d’écriture et mathématiques, ses contraintes, ses nouvelles formes ( : trident, S + dé, monastique paysager, etc…). Si l’Oulipo ne met pas en place d’ateliers d’écriture, ses membres y participent volontiers. Ainsi, à Lille, depuis 2002 dans ZAZIE MODE D’EMPLOI http://zazipo.net ou à Pirou, l’été, depuis 2006, dans PIROUESIE. http://pirouesie.net.
Une jolie soirée qui s’est finie avec un exercice de Lucien Suel http://www.academie23.blogspot.fr, auteur venu à Pirou en 2014, un poème express à partir de la p 89 d’un Harlequin, proposé à tous les participants.

Marie-Sophie Ferdane / Eduardo Berti – Jacques Jouet

     Terres de paroles a commencé le 29 mars mais on ne peut pas tout voir. Voilà donc notre petite expérience de la nouvelle mouture de ce festival : à St Nicolas d’Aliermont, le samedi 2, un atelier de lecture à voix haute puis une visite oulipienne du musée de l’horlogerie.
Quand nous nous étions inscrits à cet après-midi, nous ne savions pas tout. Nous ne savions pas qui animerait l’atelier. Et c’était Marie-Sophie Ferdane, sociétaire de la Comédie Française de 2007 à 2013, musicienne, metteur en scène, comédienne qui jouait jusqu’à mi-février dans ARGUMENT, une pièce de Pascal Rambert, une jeune femme brillante, pédagogue, dans l’empathie. Quelqu’un qui désosse les phrases, qui voit que tout est sens dans le texte, qu’il s’agisse d’UN COEUR SIMPLE de Flaubert ou de LA VEGETARIENNE de la Coréenne Han Kang (ed. du Serpent à plumes), qui insiste sur la ponctuation. Quelqu’un qui ne joue pas si elle lit : » le lecteur ne doit pas interférer entre l’auteur et le public, juste être le médiateur le plus respectueux possible de ce texte qu’un auteur a mis des mois à écrire. »… »Pas d’affect inutile, pas de jugement. »… »Juste être jacques_jouettechnique »… « plus on est froid, plus on prend l’auditoire pour intelligent. »… Nous nous souvenons tous de moments où on ne nous a pas pris pour tels …Thierry La Fronde, sors de ce corps !…
Nous savions par contre que l’Oulipo nous guiderait dans la visite du musée de eduardo_bertil’horlogerie : les écrivains Jacques Jouet (une vingtaine de livres publiés chez POL) et Eduardo Berti (Actes sud) avaient séparément passé là quelques jours et nous accompagnaient avec des textes à contrainte, des « récapitul », « poèmes de bandit » et « chronopoèmes » nés d’objets ou de photos de la collection. Le minuteur Terraillon de J.Jouet avait évidemment sa place dans  cette intervention. Une petite heure de sourire ou de rire. Les textes seront trouvables prochainement.

Aux Enfants Sages, mardi 5 avril, 18h30, soirée du mois de la poésie avec Angelina Diaz, de la BIP (Brigade d’Intervention Poétique) et un étudiant en master d’écriture.

Rue du Départ

C’est le Salon (du) Livre (de) Paris* et nous n’y sommes pas pour la première fois depuis notre naissance, le stand Normandie ne pouvant accueillir tous les éditeurs régionaux. Bon signe au niveau de la créativité en région ! Nous n’avons sorti, nous, qu’un livre en 2015. Toute petite est Rue du Départ qui lentement …mais sûrement grandit…
* Qui peut nous dire l’intérêt de ce raccourcissement de nom, de cette ablation
des articles : Plus rapide, plus contracté, plus smsé, donc plus jeune, donc plus vendeur ? Qui a le temps de se poser la question mais qui a, aussi, été payé pour penser ce changement d’appellation, plus réduction qu’inventivité ?

icone_grisRue du Départ grandit : nous sommes en train de travailler à une vente directe en ligne. Nous ne sommes pas encore prêts mais la poste et certains libraires nous donnent de très bonnes raisons de nous y atteler sérieusement !

Rue du Départ grandit s’inscrit dans des programmes scolaires :
– PILE ET FACE a été présenté au bac de français de 1ère technologique, en parallèle avec Simenon,
icone_gris– LA MAISON entre dans le référentiel de 1ère de bac pro, sur la place des femmes.
– TOUJOURS MOINS est parfait dans « l’homme et son rapport au monde », en terminale de bac pro, dans une séquence sur la consommation.
Ces trois livres entrent également dans « Parcours de personnage ».

Rue du Départ grandit avec, presque prêt, : VAUT MIEUX PARTIR de Françoise Truffaut. icone_grisLe livre se passe au Havre, dans ce que l’on appelle maintenant les « quartiers sud » qui étaient il y a quelques années plus liés au port. Ambiance portuaire donc, de potes, de gens atypiques, cosmopolites, plus ou moins en marge. En bord de mer, en bord de vie.

RUE DU DÉPART, maison d’édition associative, grandit grâce à ses auteurs, à ses icone_grislecteurs, à Eric Enjalbert, l’homme orchestre du site et des livres et grâce aux amis qui nous conseillent ou travaillent avec nous. Qu’ils en soient tous remerciés !

Chat Bleu du 3 mars 2)

paradisCe 3 mars, nous étions assez nombreux et des livres très divers ont été évoqués :

  • d’autres Choplin : LE RADEAU, sur le déménagement des tableaux du Louvre pendant la seconde guerre mondiale, LES GOUFFRES, presque fantastique.
    – LA CARTE DES MENDELSSOHN de Diane Meur aux édition Sabine Wespieser : l’arbre généalogique de cette famille dont on connait principalement le compositeur, Félix Mendelssohn. Une enquête, un beau parcours.
    – LES AILES DU DESESPOIR de Roselyne Durand-Ruel : une folie vengeresse née du 11septembre 2001, roman plutôt bien mené.
    – L’AMOUR ET LES FORETS d’Eric Reinhardt qui évoque le harcèlement conjugal.
    – VICTOR HUGO EST MORT de Judith Perpignan aux éditions L’Iconoclaste.
    – AMERICANAH de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, chez Gallimard : quand  un pays vous fait vous rendre compte de votre couleur. D’elle aussi, NOUS SOMMES TOUS DES FEMINISTES, en folio à 2 euros : la version remaniée du texte qu’elle a présenté à un colloque sur l’Afrique.
    – DELIVRANCES, le dernier Toni Morrison : très humain.
  • des romans policiers de la sélection 2016 des Ancres noires : de l’Italien Biondillo, de l’Allemand Christoph Ernst, tous deux invités pour la première fois au festival, de M. Gouiran, venu en 2015.
  • des essais : PRINCESSE CHATTE de la psychanalyste jungienne Marie-Louise Von Frantz (1915-1998), l’analyse d’un conte de pays de l’est ou comment les femmes peuvent sauver la peau des hommes.
    – INCOGNITO de David Eagleman, R. Laffont : les dernières découvertes sur le cerveau humain, entre neurologie et psychanalyse.
    -CES 600 MILLIARDS QUI MANQUENT A LA FRANCE d’Antoine Peillon, journaliste à La Croix, une enquête très bien faite sur l’évasion fiscale.
    – deux livres de Julien Blanc-Gras écrivain voyageur, journaliste, en livre de poche : PARADIS (AVANT LIQUIDATION) sur les îles Kiribati en train de disparaître sous l’eau de l’océan Pacifique et TOURISTES.
    – N’ESPEREZ PAS VOUS DEBARRASSER DE VOS LIVRES, conversation avec Umberto Eco qui vient de disparaître.

Angelina Diaz, comédienne et marionnettiste, nous a parlé de LETTRE D’UNE INCONNUE de Stefan Zweig, monologue qu’elle jouera à l’Atrium, au Havre, le 11 juin.

Attention ! Nous avons un peu « cafouillé » dans les dates :
le prochain Chat Bleu
 est le jeudi 21 avril.

au Chat Bleu, le 3 mars, on parlait 1) de : Terres de Paroles

Nous buvions de nouveaux vins, des vins de Loire :
en rouge, un Saumur Champigny  d’un petit propriétaire, domaine des Longes
et en blanc, facile à boire, léger, un muscadet-sur-lie produit par un vigneron indépendant, Pétard Bazille : plus travaillé qu’un muscadet, avec une sensation un peu beurrée, lactée.

.
Ils accompagnaient deux livres faisant partie de la sélection de  : Terres de Paroles.
– CE COEUR CHANGEANT d’Agnès Desarthe, L’Olivier, 2015 : cette espèce de conte baroque « à la fois historique, d’aventure et philosophique » nous entraîne dans la vie de ce_coeur_changeantRose, ses déboires et ses moments fastueux, sa capacité à flotter, à résister, à rebondir. Les personnages secondaires féminins : grand-mère énorme, nourrice meurtrière, mère narcissique, amante volcanique, sont étonnants, forts, bien plus que les hommes. Nous traversons le début du XX è siècle mais sans nous appesantir sur ses catastrophes. Sur quelques lignes, nous rencontrons Degas qui commet l’erreur de faire le portrait de Rose et non de sa mère : ( p 258 : « Quelle idée. Quel manque de goût. Son visage à elle aurait été d’un bien plus bel effet. Elle avait traduit ce geste d’affection comme une attaque délibérée. Miroir, mon beau miroir, avait-elle pensé. Degas n’avait-il jamais lu Blanche-Neige? « ). A. Desarthe s’amuse, se laisse emporter par des idées, des situations qu’elle traite en montagnes russes.
– UNE FORET D’ARBRES CREUX d’Antoine Choplin, la Fosse aux Ours, 2015. Cet auteur, surtout connu depuis LA NUIT TOMBEE, 2012, s’intéresse à des faits ou à des personnes foret_d_arbres_creuxayant existé. Ici, il s’agit de Bedrich Fritta, mort en camp en 1944 après avoir vécu et dessiné à Terezin. Dessins de four crématoire pour les Allemands, le jour, et dessins de la vie quotidienne de la ville-ghetto, la nuit, pour tenter de faire savoir la vérité à l’extérieur. Un petit texte aux phrases courtes, sans effets mais efficace et poétique.

4 jurys d’environ 20 personnes, à Rouen, Dieppe, Vernon et Le Havre, avaient à lire, entre novembre 2015 et Mars 2016, 6 romans français et 21 pièces d’auteurs étrangers dans le cadre du festival Terres de Paroles (29 mars-1er mai 2016). Les romans avaient été sélectionnés par des libraires de Seine Maritime et de l’Eure, les pièces, elles, avaient été choisies par la nouvelle équipe du festival dirigé par Marianne Clévy.  La plupart d’entre nous venaient terres_de_parolespour les livres. Nous n’avions pas pensé que nous aurions à lire du théâtre et étions, je crois, un peu réfractaires à ces lectures, sur écran, et  inhabituelles. Et puis, en fait, les livres – sauf les deux dont je viens de parler- ne m’ont pas fascinée alors que les pièces, d’auteurs pour moi inconnus, la première difficulté passée, se sont révélées hyper-intéressantes. On peut en retrouver certaines dans le programme du festival, comme PORTRAIT D’UNE FEMME ARABE QUI REGARDE LA MER de Davide Carnevali (Dieppe, le 31 mars) ou J’APPELLE MES FRERES de Jonas Hassen Khemiri (Le Havre, le 9 avril). Le romancier et le dramaturge choisis par les quatre groupes de lecteurs seront présents, en résidence, au  festival en 2017. Participer à ce choix était une expérience étonnante : nous nous retrouvions entre grands lecteurs et voyions  la diversité des avis, des sensibilités à propos d’un même écrit.

Le Chat Bleu, le 3 mars, c’était aussi une quinzaine de personnes qui présentaient un livre et nous y reviendrons dans quelques jours.

Tout à fait autre chose : les photos de la série LES HERITIERS de Geraldine Millo, visibles à Fécamp du 7 au 11 mars ou sur son site. Allez voir !

Pièce unique n° 18

Cette fois, c’est KYRA KYRALINA de l’auteur roumain Panaït Istrati (1884-1935), paru en 1923, que nous avons transformé en : LYNA IRA A KIRK… Romain Rolland l’avait découvert à l’occasion d’une tentative de suicide et il le présentait comme « un nouveau Gorki des pays balkaniques ». Istrati disait, lui : « je suis son œuvre (…) j’avais besoin de son estime, et pour obtenir cette estime chaude, amicale, il me demandait d’écrire. »
KYRA KYRALINA a un côté mille et une nuits dans la succession des épisodes, dans l’ambiance orientale et nous raconte les aventures d’un homme, ses chutes plus souvent que ses bonheurs.
L’œuvre complète d’Istrati est trouvable chez Phébus.

Voilà quelques exemples de poèmes express de LYNA IRA A KIRK :
– « Prendre deux nuits et calmer un Grec sous de petits plaisirs. »
– « Souvent quelque chose de triste criait avec ses colliers enfilés sur le bras. »
– « Ils ouvrirent mon dos sur la blancheur de l’oreiller : je tombai évanoui. »
– « Bois de basilic, rouge de Kirmiz, mots tendres, été des sirops. »
– « Promener les jours funestes de ma vie, je trouvai cela fort consolant. »

Nous envoyons cette pièce unique à Christophe Mary, jeune poète édité aux éditions caennaises La Renverse. Allez voir le site de cette maison née en 2015, ses plaquettes plutôt élégantes et étonnantes : couvertures aux volutes dorées, forme pas vraiment rectangulaire du livre qui le fait légèrement se renverser et remarquer sur une étagère de  bibliothèque, lettrage d’un doux bleu vert.
Petit extrait de poème de Christophe Mary :
« Le fado peut exalter
Et sentir brûler les feux
Au calage évidé
Des ballons de gaine
Qui nous font perdre pied »

Chat Bleu de février :

Nous découvrions des produits des deux rives des Côtes du Rhône : la rive droite avec un rouge, un Terre des Amoureuses, puissant, aux arômes un peu mûrs, confits, du Château Les Amoureuses tenu par un vigneron et un oenologue qui font des vins très travaillés. Alzheimer_mon_amourPour la rive gauche, il s’agissait d’un blanc sec, minéral, avec une expression très particulière en bouche : un Viognier, domaine Rozel, cuvée St Martin.
Ils accompagnaient des livres documentaires ;
– ALZHEIMER MON AMOUR, récit de Cécile Huguenin, en Pocket : le malade est un intellectuel et son épouse raconte leur parcours, du diagnostic à la séparation. Les rendez-vous médicaux, les manières de nier la personne, de parler de son état sans s’adresser à elle. Elle relate ses révoltes, ses essais de contournement puis la seule solution, culpabilisante, le placement, mais dans un endroit choisi où le soignant voit encore l’homme atteint comme quelqu’un, avec un projet.
– MES SAISONS EN ENFER, de Martha Gellhorn, aux éditions du Sonneur, 2015 : cette femme (1908-1998), journaliste, n’aimait rien tant que le voyage et ce livre parle de cinq « voyages cauchemardesques ». Momentanément épouse d’Ernest Hemingway,  il l’accompagne en Mes_saisons_en_enferChine, pendant la seconde guerre mondiale, sans enthousiasme. Elle le nomme alors « Compagnon Réticent » ou C R et c’est hilarant de le voir porter son cheval…, rencontrer Tchang Kaï-Chek ou Zhou Enlai sans rien savoir d’eux ni de la situation politique. Le plus long périple est, seule, en Afrique, continent dont elle rêve depuis longtemps et qui la déçoit souvent.
-L’ENFANT CRIMINEL de Jean Genet, paru la première fois en 1949, réédité en 2014 à L’Arbalète, Gallimard : un texte court, tranchant, méprisant : « Mais nous resterons votre remords » (p 30); « Votre littérature, vos beaux-arts, vos divertissements d’après dîner célèbrent le crime. Le talent de vos poètes a glorifié le criminel que dans la vie vous haïssez » (p 31)
Ont été évoqués ensuite :
des romans noirs : d’Indridason, de Mankel comme souvent,
les 2000 pages qu’ « on regrette lorsque c’est fini » de la trilogie de Philippe Kerr qui couvre les années 1920 à 1954,
les textes de Jean-Luc Seigle dont : EN  VIEILLISSANT LES HOMMES PLEURENT : « une belle écriture, facile à lire » sur les années 60, les difficultés d’adaptation quand la société change,
et LE ROYAUME d’Emmanuel Carrère : lui, comme d’habitude, mais aussi les Textes.

Le prochain Chat Bleu : le jeudi 3 mars vers 18 h 30

Chat Bleu X Goût des Autres :

Les deux étaient sous le signe de l’amitié (d’ailleurs, cette fois, vous aurez ici plusieurs signataires).
1) Au Chat Bleu, nous avons bu des vins italiens : un blanc perlé avec un bel équilibre entre acidité et fraîcheur, un peu sucré, un Lambrusco qui se mariait très bien avec des toasts de pesto gênois. Un rouge des pentes du Vésuve, un vin de messe au départ, un peu charpenté et maintenant plus travaillé dans la rondeur pour l’exportation : un Lacrima Christi.
VeroniqueOvaldeCela accompagnait des livres d’auteurs invités au festival du Goût des autres : un Véronique Ovaldé : LA SALLE DE BAIN DU TITANIC (J’ai lu) : tout petit livre constitué de nouvelles qui, au prime abord, semblent indépendantes mais ne le sont pas. Une histoire qui court sur plusieurs années, une écriture poétique qui relate l’horreur avec beaucoup de tact, sans aucun misérabilisme.
Un Claro : COSMOZ (2010, Actes sud et Babel) : Claro, comme Mathieu Larnaudie, Mathias Enard, Joy Sorman, était invité au festival en tant qu’ami (littéraire) de Maylis de Kerangal puisque tous ont fait partie du collectif d’une dizaine d’écrivains : INCULTE qui proposait une revue trimestrielle et des livres de 2004 à 2009. La maison d’édition est actuellement re-née, réorganisée autour de Jérôme Dayre. COSMOZ est ce qu’on pourrait appeler un « livre-monde » autour du MAGICIEN D’OZ. Fantastique et réalisme sont mêlés puisque nous Cosmozsuivons les personnages : l’épouvantail, l’homme en fer blanc, Dorothy etc dans la fiction et dans la réalité du XXème siècle, des tranchées de 14 à l’essai de la bombe atomique à Los Alamos (Los AlamoZ) en passant par l’utilisation du radium dans l’industrie horlogère et ses conséquences, les asiles d’aliénés en France pendant la seconde guerre mondiale, le cinéma et bien d’autres choses . Tout est relié; c’est fou, touffu, hyper documenté et très écrit !
Nous avons aussi lu des extraits de BOUSSOLE de Mathias Enard : rêve et histoire d’amour, orientalisme dans une très belle langue, avec beaucoup de références culturelles. Comme Claro, et ce serait assez la marque d’INCULTE.
Nous avons aussi évoqué d’autres Véronique Ovaldé,  LE SERMENT DES BARBARES de Boualem Sansal, aussi présent au Havre ce week-end puis, hors festival, Jim Harrison, M. Quint : EFFROYABLE JARDIN, UN AMOUR IMPOSSIBLE de Christine Angot,  L’ART DE LA JOIE de G. Sapienza, Gilles Kepel : GENESE DU TERRORISME FRANCAIS et un très poétique livre de photographies sur le loup blanc de Vincent Munier.

 

Aff.GoutdesAutres

2) Au Goût des Autres : le samedi 22 janvier :
– V. Ovaldé et Th. Reverdy dialoguaient autour de leurs derniers livres tous deux situés aux USA, une première pour elle qui, habituellement, nous emmène dans des lieux inconnus. L’importance de ce pays pour presque tout le monde : « notre lieu commun », du fait du cinéma, des auteurs : « ado, je ne lisais que des écrivains américains, mâles, alcooliques, de plus de 60 ans ». Ils ont aussi parlé de la façon dont ils nommaient leurs personnages. Pour elle: « le nom surgit : une sonorité qui vient instantanément, avant son physique. Ca ne peut être que comme ça ». Pour lui, cela provient de livres, de personnes de sa vie, de sa création, jeune, de jeux de rôles.
– Mathias Enard interviewé par S. Bourmeau a évoqué Edward Saïd et son livre sur l’orientalisme, le fait que les Orients des Allemands, des Français, des Anglais étaient différents, qu’il s’agissait de visions coloniales. Il a parlé de l' »érotique du savoir », et avec humour des dispositifs qu’il invente : pour BOUSSOLE : le temps calculé d’une nuit  d’insomniaque à Vienne, du coucher au lever du soleil, à une date précise : 90 secondes par page, pour ZONE : voyage entre Rome et Milan : 1 km par page….
– Claro avait, lui, créé un texte pour l’occasion,… contre… l’ami « rehausseur de nous », « à la fois statue et peluche », texte où il convoquait Alceste, Lautréamont (« Je cherchais une âme qui me ressemblât et je ne pouvais pas la trouver »), Proust (« un incube qui a besoin de l’autre pour se faire les ailes ») Genet (« moi, je cherche l’ennemi à ma taille ») : Humour léger, lecture sans effet pour gommer le côté exercice.
–  A 19 heures,(Texte de Christel Gauthier) :  Emmanuel Carrère n’était pas là (et c’est dommage!) pour la lecture de son roman D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE, interprétée avec justesse par la comédienne Manon Thorel. Les extraits étaient centrés sur le lien d’amitié qui unit deux juges, un homme et une femme, malmenés par la vie et la maladie. Ce que raconte Carrère, c’est l’importance des mots que seul l’ami peut dire lorsque le découragement, face au cancer et à la mort qui approche, est là. L’écoute est d’autant plus attentive que le public est plongé dans la nuit, un bandeau sur les yeux, à l’initiative de l’association Lire dans le noir.
Dimanche 24 janvier (texte de Véronique Garrigou) :
– Daniel Pennac était à la hauteur des attentes et de sa réputation de raconteur d’histoires pleines d’humour. Il nous a émus aussi par ce bel hommage rendu à son ami JB Pontalis disparu il y a trois ans. C’est essentiellement à travers lui qu’il nous a parlé d’amitié, « un sentiment immédiat de complétude » qui repose de l’amour, un « territoire protégé ».
– Sylvain Tesson et Olivier Frébourg, tous deux écrivains et grands voyageurs, ont scellé leur amitié autour de la quête des lointains et de Gustave Flaubert. Pour Tesson, l’amitié est par nature irrationnelle, une « sorte d’amour sans complications » qui supporte bien l’absence et le silence. Pour Frébourg, on ne choisit pas ses amis, ils vous choisissent. On peut s’appuyer à tour de rôle sur l’épaule de l’autre en cas de besoin. Ils en ont fait l’expérience. Ils partagent l’amour de la beauté du monde, la conviction que marcher ensemble, dans la nature, conjure la mélancolie de la vie : « il n’y a que les routes pour calmer la vie. »
– 2084, Boualem Sansal : comme l’on aurait aimé avoir plus de 45 minutes pour l’écouter… Militant engagé contre l’islamisme, il est prêt à nous raconter l’histoire de l’Algérie, à nous expliquer en quoi islamisme et nazisme sont historiquement et concrètement proches, comment et pourquoi sont nés les différents courants et c’est passionnant de l’écouter. Il définit 2084, son dernier roman comme « une poursuite de la réflexion de Georges Orwell dans un autre univers ». Après avoir lu 1984, Sansal savait tout de la dictature, il attendait un 2084 et c’est lui qui l’a écrit : l’histoire d’une autre dictature où les citoyens sont des croyants et où Dieu vous regarde jour et nuit. Hélas, hélas, il a fallu s’arrêter à 19h, on aurait pu rester beaucoup plus longtemps…
– Un final tout en jeunesse. Deux lecteurs, des musiciens, une chanteuse/lectrice à la belle voix sableuse, Carmélia Jordana, et voilà JULES ET JIM qui nous reviennent en mémoire, livre et film confondus. De si jolis souvenirs de ce trio qui joue à l’amour et à l’amitié, à leurs risques et périls. Un sympathique hommage pour clore en beauté un sympathique festival !

Rappelez-vous, le prochain Chat Bleu est le jeudi 4 février.