Un article de Jean-Pierre Suaudeau sur sa Pièce Unique ! Merci !

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VERTIGE DE LA LITTERATURE
« Ce massage de purs » de

Catherine Hémery Bernet

.

Depuis 2014,

Catherine Hémery Bernet

créé des livres singuliers nommés « Pièce unique » et réalisés, comme on s’en doute, en un seul exemplaire. Ce livre unique vous arrive un jour au bon soin de la Poste par la grâce désintéressée de l’autrice.

Celui qui m’est parvenu, le 101ème, s’intitule « Ce massage de purs », anagramme du titre du livre de Jean-Loup Trassard « Campagnes de Russie », paru en 1989, sur lequel il vient s’adosser.
Le dispositif choisi par

Catherine Hémery Bernet

semble simple : d’un livre existant, elle prélève quelques mots, quelques lettres au besoin, en les surlignant sur chaque page impaire, écrivant ainsi son propre texte, soit, ici,133 « poèmes express». Simple et cependant d’une force qui suffit à subvertir toute lecture, à dynamiter l’idée même de littérature et à ouvrir un abîme temporel sous nos yeux de lecteurs subjugués.

Ces « poèmes » se font, au gré des jours, tantôt humoristiques : « Une dame russe cherchait un cinéma. Plus d’un an après on en localise un. » (p 11), « Nous enlevons nos chaussettes sur le canapé et je vois bien la déception » (p 81), fantaisistes : « les cerises répondent non aux petites mouches » (p 189), « une énorme patte appelle les petits pois, marche dans ce vert tendre » (p 241), sensibles : « Le rose très pâle vient jusqu’au bord du rouge » (p 141), « deux tracteurs soulèvent deux nuages, petites usines qui fument » (p 185), saisissants : « Une femme, sur le char, attend dans un paletot de peur » (p 69), aussi bien sensuels : « ce qui m’intéresse, c’est la peau » (p 153), « forte odeur de femmes et robe rouge à pois blancs » (p 187), prennent la forme d’adages : « Quand est malade le vétérinaire, grince le chien » (p 223), d’incipits de romans : « Deux femmes repoussent sur le canapé un étranger à l’air malcommode » (p 55), ou de polars : « Dix-neuf millions dans un bocal de verre ? c’est pas beaucoup. » (p 73), et pensées qu’on imagine influencées par le confinement : « Remerciements au Livre parce que les livres sont toujours là » (p 159, 29 mars), « Nous demandons le possible demain. » (p 215, 26 avril), « On se demande comment reprendre » (p 225, 1er mai).
Le lecteur ignorera si les créations quotidiennes de

Catherine Hémery Bernet

t répondent à un cahier des charges précis, à une série de contraintes oulipiennes ou si l’humeur créative prévaut. Et qu’importe : on se laisse guider, porter par les images qui en surgissent, amusé, ému, étonné, entraîné par le plaisir évident de l’autrice à se saisir des mots, à les faire parler, sonner, s’entrechoquer : la langue, le livre devenus terrain de jeux.

ll est indispensable d’évoquer également le livre de Jean-Loup Trassard, l’écrivain-paysan, journal d’une singulière résidence en Russie encore soviétique se déroulant du 11 mai au 5 juin 1986. Résidence qu’il a voulu rurale, afin de visiter fermes et installations agricoles, d’échanger avec ceux celles qui y travaillent, en connaisseur. Ce journal passionnant donne à voir la Russie des campagnes, avec précision, humour, sens de la notation, attention aux gens et aux paysages. Rien n’échappe à l’écrivain. Passionnant et instructif carnet de voyage, témoignage autant historique sur la Russie soviétique à l’aube de la chute du mur qu’humain tant abondent les portraits attachants, « visages cloués sur la paroi du temps »1. Livre captivant. Puissant. Et il le faut pour résister aux interventions malicieuses de Catherine Hémery Bernet qui en bousculent la lecture selon un dispositif à la fois simple et complexe qu’il est nécessaire de décrire précisément pour en saisir toute la portée.
Le dispositif comporte en effet plusieurs strates : la première, déjà évoquée, est composée de « poèmes » distillés à l’intérieur même du texte d’origine ; la deuxième accueille en marge haute des fragments d’actualité sourcée (en l’occurrence surtout consacrée à la Russie contemporaine, actualité rien moins que réjouissante sous l’ère Poutine) ; la troisième enfin, en bas de page, révèle les dates de ses interventions quotidiennes (soit du 1er janvier au 27 mai 2020). Interventions auxquelles elle joint parfois un article, une photo, collés en haut de page.
Le lecteur se trouve dès lors confronté à une profusion d’informations qui se chevauchent, se télescopent, le convient à un voyage enjambant temps et espace : la Russie soviétique et rurale de 1986, circonscrite aux territoires forcément réduits visités par Trassard ; celle de 2020 aux tentacules mondiaux dont l’autrice nous donne des nouvelles en haut de pages ; les « poèmes express » réalisés dans les cinq premiers mois de 2020 (lesquels recoupent la période de confinement) ; à quoi on ajoutera le temps de notre lecture, décalé de quelques semaines, qui met en perspective ces différentes temporalités à l’heure du déconfinement. Le champ de cette lecture s’en trouve considérablement élargi à la fois dans le temps (mai-juin 1986, janvier-mai 2020, juin 2020) et dans l’espace (Biélorussie soviétique, Russie de Poutine, le monde en temps de pandémie), nous obligeant à de continuels allers-retours entre différentes couches de temps, entre divers espaces qui charrient une épaisseur, une densité troublantes, aussi vives et décapantes qu’un vent d’est.
Si

Catherine Hémery Bernet

dit s’inspirer des « poèmes express » de Lucien Suel, elle procède cependant tout autrement. Lucien Suel en effet biffe, noircit sur la page du livre d’origine mots et phrases jusqu’à y substituer par soustraction son propre texte.

Catherine Hémery Bernet

se contente elle de désigner sur la page les mots nécessaires à ses créations, organisant ainsi un double trajet de lecture. Le résultat n’en est que plus saisissant, au point de ne plus savoir si c’est « Campagnes de Russie » qui préexistait au texte de Hémery Bernet ou si « Ce massage de purs » était enfoui sous celui de Trassard. Le lecteur assisterait alors à une opération de mise à jour, un travail d’archéologie de la langue, de patient déblaiement. Laissant sourdre l’idée insistante qu’aussi bien d’autres textes seraient encore à découvrir dissimulés dans celui de Trassard qui les masque, textes dans le texte qu’on aurait ignorés sans l’intervention de

Catherine Hémery Bernet

. C’est tout l’univers de la littérature qui est ainsi interrogé en une subtile leçon borgésienne : chaque texte en contient d’autres à l’infini, chaque livre contient à lui seul tous les livres selon une combinatoire qu’il suffit de modifier pour qu’ils surgissent. Vertigineuse expérience de lecture.

Travail époustouflant, rien moins qu’anecdotique, constitué par ces 101 recueils, ces 101 pièces uniques, œuvre précieuse semée aux quatre vents que Catherine Hémery Bernet élabore à bas bruit avec modestie, inventivité, intelligence, humour… et générosité. On en reste subjugué.

Un Jean Giono : P U N° 103

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 L‘eau vive ou Rondeur des jours, paru en 1943  chez Grasset est la Pièce Unique N° 103.
Jean Giono a là, comme toujours, des formules merveilleuses qu’on ne rencontre chez aucun autre écrivain et encore neuves en 2020 .
Il s’agi d’un recueil de 16 textes très divers, écrits surtout entre 1930 et 1937 : quelques nouvelles mais plus souvent des textes descriptifs de la montagne ou de la forêt provençales, de villages mourants, de croyances paysannes, des moments de vie : découpage de l’animal qu’on a tué, repas de viande et désir physique, moisson faite en commun : Mort du blé, en une vingtaine de pagesest le superbe rendu par l’écriture du rythme du travail, de la chaleur plombante puis des corps éreintés.

Voilà quelques Poèmes Express tirés de ces textes :
Je finissais le soleil à la scie et tout suivait.
– L’eau coule, le cresson craque au fond.
– Il faudra se charger d’hier. Je compris ce qu’il voulait dire.
– Le ventre est là. L’odeur de la chair est là, dans les danseuses fourrées.
– Des petits pas légers dans du lait tout doux.
– On sent son âge. Il est trop. Il fait poche.

Ce Giono est offert à Marie A., lectrice, écrivante et psy ( Nobody’s perfect ).

Un Camara Laye : P U N° 102

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L’enfant noir, l’autobiographie de l’enfance de Camara Laye (1928-1980), parue en 1953 aux éditions Plon, reparue en 2006 dans la même maison avec une préface d’Alain Mabanckou, n’est plus trouvable qu’en poche.
Camara Laye est né en Guinée, a étudié en France, est revenu dans son pays où il a été haut-fonctionnaire sous Sekou Touré puis s’est exilé au Sénégal. Il a alors collecté des histoires auprès de griots de toute l’Afrique de l’ouest.
L’enfant noir s’arrête au moment où il part en France. Ce qui est raconté est donc la famille, le père forgeron, les pouvoirs de la mère, l’école, les cérémonies d’initiation, le rapport à la tradition, à la croyance, mélange d’animisme et d’Islam.
Le livre, à caractère anthropologique plus que littéraire, a connu un grand succès.
Un film du même nom est sorti en 1995, coproduction franco-guinéenne, réalisée par Laurent Chevallier : une adaptation re-présentée au festival Cinémondes de 2016 : non pas une reconstitution historique, mais une transcription documentaire avec des non-acteurs dont un neveu de Camara Laye qui « tient son rôle ».

– on peut voir une vidéo sur Youtube du réalisateur… il est assez désagréable…
– A noter aussi : l’article consacré à Camara Laye dans l’Encyclopedia Universalis, écrit par Jacques Jouet, où il est moyennement sympa vis-à-vis de L’enfant noir.

Quelques « poèmes express » sortis de L’enfant noir :
– A la ville, les années dévoraient les gosses.
– J’ai peur d’un mot. Celui-là ? Non, celui-ci.
– On offrit une vérité mais que la dernière année.
– Nous nous serrions, elle soupirait. Je m’esquivais.
– Un médicament va se reposer : la douleur est revenue.
– Nous nous sommes glissés dans des circonstances et nous y sommes restés.

La Pièce Unique n° 102 est offerte à Céline D, une incroyable lectrice !

Un Julio Cortazar : P U N° 100

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oui, N° 100 !!!!!

Voilà dix Poèmes Express issus de

Les armes secrètes,
une merveille de livre, onze nouvelles toutes plus fabuleuses les unes que les autres, de Julio Cortazar, traduites par Laure Guille- Bataillon, parues chez Gallimard en 1963 :

Un autre corps se défendait d’un autre coup de fouet.
– Je pensais aux lions dans les tulipes.
– Sur le bristol bleu, un savon aux amandes dans du papier vert clair.
– Le lit paraissait flotter dans le vinaigre. Je plongeai dans la chambre.
– Je me rappelle du craquement. Il n’y a plus personne.
– Racontons quelque chose d’anormal, mettons-y des nuages.
– Il a du mal à entrer dans les étoiles ; il y a tant de temps dans le temps.
– Un ver luisant n’a dormi que deux heures. Il faut qu’il pense à prendre des comprimés.
– Il écarte les petites bêtes tièdes, il a peur.
– Des anges applaudissent et les gens croient tout ce qu’on dit.

Les armes secrètes, 3 livres en 1 :  l’original + 1 poème express par jour + 1 info par jour sont offerts à Sylvie B. et à Philippe G., des « compagnons de longtemps », de ceux dont on est proche même quand on ne les a pas vus depuis… eh bien ! longtemps !…

Ouest Track et nous :

Le dimanche 10 mai à 11h, sur Ouest Track, et après, en podcast, quand vous voulez, Autour des livres vous parle de Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov, traduit par Hélène Chatelain, aux éditions Verdier

200 de Franck Achard

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200 de Franck Achard est paru aux éditions Vistemboir au mois de mars 2020. Un de ces livres touchés de plein fouet par le confinement, la fermeture des librairies et l’annulation des salons.
Mais au fond, ce n’est peut-être pas une atmosphère étrange pour
un monde de forêt et de village,
dans un temps inconnu,
où les personnages se nomment « Chut », « 200 », « l’Ancienne », « Neige », « 110 » ou « M’sieur Treize »,
où des malheurs terribles arrivent,
racontés dans une langue très douce.
Un monde de conte.

Un John Cowper Powys : P U N° 99

Synopsis:
‘What I’ve tried to do in this tale is to invent a group of really mad people who have the fantastic and grotesquely humorous extravagance that, afer all, is an element in life’.

So wrote John Cowper Powys himself in his prefatory note to this novel first published in 1952.

En anglais le livre est paru sous le titre de the inmates, c’est à dire « les internés » , en français, en 1976, au Seuil :la fosse aux chiens.

Nous sommes dans un asile psychiatrique tenu par le docteur Echetus qui pratique la vivisection sur les chiens. Les personnages principaux sont Tenna Sheer qui a voulu tuer son père – dont on peut se demander s’il n’a pas eu avec elle des relations incestueuses – et John Hush qui a une attirance pour les boucles des jeunes filles au point de les leur couper. Il aime Tenna pour qui « ce n’était pas n’importe quel genre d’homme ! Il était du genre inanimé. Plus une poupée qu’une personne.…(p. 47)
Le personnel est aussi étrange que les malades.
L’univers de ce livre de Cowper Powys (1872-1963) est extrêmement étonnant et on a l’impression que Powys comprend parfaitement les folies dont il rend compte.

De ce texte sont sortis des « poèmes express » :
Flot continu de hochements de tête. Conversation de ventriloque par tous ces dos.
– On avait déjà oublié la dynamite dans sa chambre.
– Sur l’oreiller protestait cet agressif de l’amour.
– Elle se mit enfin à déformer les hommes, à jouer de leurs têtes.
– Mon voisin est catholique, son regard pas.
– Une femme sur le carrelage et un groupe de mâles.

Ce livre est offert à Bernard G. amateur d’étrangetés littéraires

Voyageons ! avec Cesar Aira !

Voyageons, oui. Traversons  l’espace et le temps avec Prins de Cesar Aira, paru chez Christian Bourgois en 2019.

Cesar Aira est Argentin, né en 1949. Il est installé depuis 1967 dans le quartier de Flores à Buenos Aires.
Prins est : p. 79 : « un roman conçu comme un collage. »
Le narrateur se dit auteur de romans gothiques ( p. 91 : « …quand le Château d’Otrante avait fait sensation (…), j’ai rapidement produit à la suite Les mystères d’Udolphe, Le Moine, Melmoth dont les ventes furent millionnaires » ) : en fait, un grand voleur de textes…
Mais il en a assez, il se cherche une autre occupation. Ce sera l’opium.
Et l’opium, comme le rêve, favorise le déplacement et la condensation.
Ainsi, Alicia qui vit avec lui, est multiple : de l’étudiante « douée en ingénierie » abordée à la fac, à la femme déformée par les maternités rencontrée dans le bus 126, en passant par la servante – maîtresse.
Ainsi, la maison qu’il s’est créée, énorme. On peut s’y perdre, y cacher des cadavres.  P.126 : «  les couloirs du troisième étage  s’étiraient comme des rivières de plomb ».  Elle est aussi labyrinthique que l’université** qu’il fait visiter à Alicia une nuit d’orage.
Architecture gothique, romans gothiques, ambiance gothique : p. 131 : « L’avenue Las Haras était inondée, l’eau tombait en cascades des immeubles, de balcon en balcon, les chutes d’Iguazu en version urbaine, la violence courbait tellement les arbres que le feuillage de leurs cimes ouvrait des sillons dans le courant. Les éclairs faisaient apparaître par instants une ville couleur d’argent. Entre deux éclairs, les ténèbres. »


Mais nous sommes à Buenos Aires. Les « cartoneros » sont là et la réalité économique aussi : P. 114 :  » La panne d’électricité qui affecte un vaste secteur à l’ouest de la ville. »(…) « un incident tout ce qu’il y a de plus banal » (…) » Ce gouvernement, tout comme les précédents, a mené une politique énergétique maladroite et à courte vue. »


Ce roman est, dans sa forme, et gothique et contemporain et, même si cela n’apparaît pas ici, plein d’humour.

* * note – p. 171 : « l’un des sièges de la faculté d’ingénierie de style gothique conçu par l’architecte Arturo Prins (1877-1939) »

Voyageons ! avec Diane Meur !

Voyageons
toujours dans l’espace et le temps
avec le cinquième « roman » de Diane Meur, sorti en 2014 aux éditions Sabine Wespieser, maintenant en poche.
Si le mot « roman » est ici entre guillemets – bien qu’il apparaisse sur la couverture du livre -, c’est qu’il s’agit de quelque chose d’autre. P.143 : « Et c’est seulement en mars 2013, lors d’un bref séjour à Berlin, que j’ai compris que je n’écrirais pas le roman des Mendelssohn mais le roman vécu de ma recherche sur les Mendelssohn »…
Diane Meur part de Moses Mendelssohn (1729-1786), philosophe juif des Lumières, travaillant dans une soierie, puis nous entraîne dans quelques vies parmi les 765 descendants qu’elle a répertoriés et « cartographiés ».
P. 24 – 25 :  » Alors ce fragile projet auquel je n’étais même pas sûre de tenir, ce petit filet d’eau qui se refusait à grossir depuis cinq ou six ans, s’est soudain élargi en rivière. Puis en torrent. » (…) « ce n’était plus un torrent mais déjà un un fleuve, un fleuve assez large pour que, d’une rive, on n’en aperçoive plus l’autre. »(…)  » Et j’ai compris que ce fleuve en train de se répandre en un immense delta était gros de toute ma nostalgie de Berlin »… 

On traverse donc trois siècles.
On passe à Dessau, Dresde, Weimar, Leipzig, Hambourg, Berlin au XVIIIè siècle quand les Juifs doivent payer pour y entrer ou avoir une autorisation pour y séjourner. On passe aussi en Autriche, au Danemark quand ce pays est propriétaire d’Altona, arrondissement de Hambourg, en Angleterre au XIX ème siècle, quand Félix Mendelssohn y est une star, au XXème siècle, un peu partout, quand les Mendelssohn se sauvent du nazisme ou meurent pour lui.
On croise Lessing, Goethe, Schlegel et, ami de Diane Meur, Jacques Lederer. La carte des Mendelssohn  nous parle du religieux, de l’humain, de ses manières de survivre et des mouvements de société. Un grand voyage !

Voyageons ! Avec Ossip Mandelstam !

Les Lettres d’ossip Mandelstam, parues chez Actes Sud en 2000 nous transportent elles aussi dans l’espace et dans le temps.
Mandelstam (1891-1938) qui a beaucoup voyagé hors de Russie avant la révolution, a dû beaucoup se déplacer ensuite en URSS, et rarement pour le plaisir…
Mandelstam est traducteur et poète. Si l’on n’est pas russophone, on se trouve face à des traductions, quelques fois de poètes : Paul Celan, André du Bouchet, Philippe Jaccottet.

Problème éternel de la poésie traduite : avec ou sans rime? Personnellement, j’irais vers le sans…

C’est pourquoi lire ses lettres était essayer de l’atteindre plus « réellement ». Et ses lettres nous emportent, que ce soit celles envoyées à sa femme Nadejda, lettres de manque ou celles adressées aux autorités littéraires et politiques, courageuses.

En ces temps d’immobilisation forcée, voilà :
-un extrait de lettre à sa mère, avril 1908, Paris :
« Le matin, je me promène dans le jardin du Luxembourg. Après le petit déjeuner, j’installe chez moi une sorte de soir : c’est à dire que je tire les rideaux. Je fais du feu dans la cheminée, et dans cette ambiance je passe deux ou trois heures… »
– un extrait de lettre à Nadejda Ia. Mandelstam, 26 décembre 1935, Tambov :
… » j’ai loué à deux pas d’ici – moins d’une minute à pied- une chambre admirable ; il y a là une vache, un divan, des housses pour les meubles, un gramophone et un cactus. Nous sommes sur la haute rive de la Tsna. Elle est large ou paraît large comme la Volga. Elle traverse des forêts d’encre bleue. La douceur et l’harmonie de l’hiver russe procurent une profonde jouissance. Des lieux très authentiques. A dix minutes du centre en prenant un petit autobus. Il y a des tours, des monastères ensauvagés, de grosses femmes à moustache. »

Des chambres et du lointain.