Vrai Chat Bleu : septembre 2021 – 1)

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Le Chat Bleu, le retour, enfin !
Il nous avait manqué.

Retour aussi de vacances : du festival Ecrivains en bord de mer  où on a entendu Sébastien Brebel parler de son livre et, de ce fait, acheté ce livre, paru en 2021 aux éditions  P O L  : Erre, erre.
« En deux mots, un homme qui voulait déserter et s’est retrouvé dans le salon de sa grand-mère, à Morne », 
dit Brebel devant la caméra de Jean-Paul Hirsch (un conseil : regardez les vidéos de P O L : les monologues d’auteurs, toujours intéressants). « J’ai du mal à raconter une histoire. Je dois toujours prendre un détour. Je vais donc retranscrire ce qu’il a vécu comme dans un rêve. ». Et le livre de Brebel est cela : un glissement d’une situation à une autre. On suit le personnage dans ses déplacements, dans ce qui lui arrive. Le réel, le rêve, le souvenir se mêlent, s’imbriquent. On se laisse porter et c’est souvent drôle.

Retour de vacances encore, de passage à la librairie les Traversées où Caroline Jacquot officie maintenant : on suit son avis et on prend L’instruction d’ Antoine Bréa, aux éditions Quartanier, 2021 Un faux polar, un faux documentaire, un docu-fiction où le vrai émerge. On en est sûrs, la scène de l’avocate au foulard est réellement arrivée et elle est très forte .
Un jeune juge vient en intérimaire dans une ville de banlieue. Son prédécesseur qui s’est suicidé, avait dû abandonner une affaire qui l’intéressait mais en avait gardé des traces. Le nouveau poursuit l’enquête.
Antoine Bréa est avocat :  » Ce qui m’intéresse, c’est l’espace de pouvoir qui se met en place à travers une machinerie, ici le système judiciaire » disait-il au journal Le Monde, à la sortie du livre.

Et puis le conseil d’une traductrice des Boréales de Normandie Le médecin personnel du roi, de l’auteur suédois Per Olov Enquist (1934-2020,) traduit en 2000 par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, trouvable chez Babel. Un roman historique sur le Danemark de Christian VII, son intérêt pour les Lumières et plus particulièrement Voltaire, sur un homme qui fut son conseiller et voulut réformer le pays, et sur la cour qui s’éleva contre ces changements. Une belle langue.

Un Carl Jonas Love Almqvist : P U N° 137

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Carl Jonas Love Almqvist (1793-1866) s’est essayé à la vie paysanne en admirateur de Rousseau, a dirigé une école, a été journaliste, a dû fuir un temps aux Etats-Unis et a beaucoup écrit.

La nouvelle traduction de ce roman – la première, de Régis Boyer, était de 1998 aux éditions Ombres – est le résultat d’un séminaire de traduction littéraire.

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Sara ou l’émancipation (1838) a fait scandale à sa parution dans la Suède protestante. Scandale parce qu’une jeune fille voyageait seule, avait un métier, rencontrait un jeune homme à qui elle disait sa haine du mariage et la possibilité de vivre l’un près de l’autre sans lien contractuel.

Quelques « Poèmes Express » issus de Sara ou l’émancipation :
– Là-haut peut se promener un gentil petit dragon flottant.
– Certains pouvaient survivre mais ce n’était pas bien vu.
– Tombé le dernier vêtement, une main effleura l’épaule.
– Elle demanda. Il commanda. Elle souhaita. Il dirigea.
– L’univers a disparu ; le sens 
naît.
– Commander avait changé le goût d’une voix.

Cette Pièce Unique est offerte à Elsa Escaffre, créatrice d’objets non identifiés, mais pleins d’humour, entre art plastique et littérature.

Un John Fante : P U N° 136

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La route de Los Angeles de John Fante (1909-1983) est la Pièce Unique N° 136. Dans une émission de France Culture Une vie, une oeuvre (23-02-2019) , on disait : « Avec autodérision, John Fante n’a jamais raconté qu’une seule histoire, la sienne. » A travers ses textes, cette histoire devient extraordinaire. Combat apocalyptique contre des crabes, amour pour des pin-up de magazine, vantardises, culture étalée, invention forcenée, coups de gueule viennent combattre son mal être de petit « rital ».
Charles Bukowski aux USA, Christian Bourgois en France se sont battus pour une reconnaissance qui n’arriva qu’après sa mort. Il écrivit une douzaine de romans, des nouvelles et, pour vivre, des scénarios.

Quelques Poèmes Express issus de ce livre :
– L’humanité ? Une cravate, une bedaine, un volant.
– A quoi bon gagner si on doit se tondre l’âme en se frappant le calepin ?
– Il y aurait sans doute quelques exécutions. Les ennuis n’allaient pas tarder.
– J’étais un authentique frimeur, un vague dieu du mot.
– Claquer un pervers avant d’effleurer un bonheur.
– Je passais dans la classe. Je cherchais un vivant.

C’est offert à Florence Deguen, journaliste, rédactrice en chef de la revue Michel.

Un Hayama Yoshiki : P U N° 134

La Prostituée est magnifique dans son apparence (les livres des éditions Allia sont TOUJOURS magnifiques) et sidérant par son contenu. C’est une courte nouvelle d’un auteur japonais, Hayama Yoshiki (1894-1945), homme de gauche, militant, assez souvent mis en prison pour ses opinions. Ce texte a été écrit au cours d’un emprisonnement au début des années 20..
Magnifique : comme d’habitude, du fait du format, du rabat, des papiers mais aussi, cette fois, par le choix d’une lithographie de l’artiste viennois Koloman Moser pour la couverture.
Sidérante : la situation présentée éveille de drôles de sentiments et de sensations chez le narrateur-personnage mais aussi chez le lecteur. Je n’en dirai pas plus pour ne rien « divulgâcher ».

Voilà quelques Poèmes Express qui en sortent :
– S’il m’arrive des sacrés trucs, c’est que l’étrange me cherche.
– C’était clair : cet homme avait failli vouloir.
– Infime sentiment, là, sur un oreiller.
– Pas d’autre issue. Juste un spectre à suivre.

Avec ce texte, comme avec la Pièce Unique N° 133 et la prochaine, « j’ai un problème » : cela parle de choses difficiles, de faits très durs, fictifs (mais possibles) ou réels. De quel « droit », alors, s’amuser à en extraire un autre sens et jouer, encore à un autre niveau, à en rapprocher une information ? Quand je les choisis, je sais de quoi cela parle mais pas le degré de dureté des événements. Je continue. Le « problème » arrive progressivement. Mais, comme un des buts est de faire connaître des textes, je vais jusqu’au bout.

Cette fois, la nouvelle est offerte à Régine D. avec qui j’ai travaillé et aimé ça, une sacrée femme, efficace, pragmatique, empathique.

Pirouésie 2021 !

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Pirouésie 2021, c’était la 15ème édition mais c’étaient aussi les 60 ans de l’Oulipo : ça se fête. Et à Pirouésie, quand on fête quelque chose, on ne rigole pas !
SIX OULIPIENS étaient présents : Paul Fournel, Eduardo Berti, Jacques Jouet, Olivier Salon, Daniel Levin Becker, Etienne Lécroart.

Et on s’est rendus le 5 août à la ferme La Prioudière pour des ateliers. Vaches, paille, Oulipiens ci-dessus nommés et nombreux Oulipophiles étaient rassemblés. Certes, il faisait froid et humide mais on l’a vite oublié.
Déjà allée dans des ateliers avec E. Berti, J. Jouet et O. Salon, j’ai eu  la chance de pouvoir participer à celui de Paul Fournel qui nous a proposé un « Exercices de style« .
Voilà le texte souche de l’un d’entre nous, choisi démocratiquement :
«  A marée haute, une dame âgée de 73 ans alla se baigner dans la Manche. L’eau était fraîche mais bonne. Elle y resta 45 minutes puis elle en sortit pour se sécher. Elle constata alors qu’elle avait perdu une bague à laquelle elle tenait. L’eau froide avait rétréci le diamètre de son annulaire. »
Nous avons tous décidé d’ une manière de le réécrire : bègue, livres Arlequin, épistolaire,  point de vue du bulot, policier, à la Fénéon, commentaire sportif, enfantin etc… Et on a beaucoup ri.
voilà les miens, (juste pour vous rendre compte) :

1) onomatopéique  (ou clownesque) :
« Ouah ! La dame. Glouglou. Elle rentre dans l’eau. Glagla. Plouf la bague! Ouin la dame! »

2) mélodramatique :
« Par une matinée morose de brouillard et de bruine, une femme déjà fort triste, perclue d’arthrose et rhumatismes, se glisse dans les eaux froides, sombres et alguées. Elle nage, d’abord heureuse puis douloureuse. Glacée terriblement, elle se laisse flotter et réagit in extremis. Une crampe atroce l’a prise. Elle a failli couler.
Enfin, elle arrive au bord et, chancelante, sort de l’onde. Elle se sèche en tremblant et c’est alors qu’elle s’aperçoit de l’épouvantable fait : sa bague, ce symbole de leur défunt mais toujours important amour, a disparu dans les profondeurs insondables. »

 

L’auteur d’Exercices de style,
Raymond Queneau en 1976.

OULIPO, OULIPO quand tu nous tiens ! 

Un Dany Laferrière : P U N° 133 :

Horrible coïncidence : La Pièce Unique n° 133 : Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière, consacré au séisme de janvier 2010 a été envoyée le jour où un autre tremblement de terre agitait Haïti. Magnitude 7,3. Plus de 1900 morts et 9000 blessés.
Tout bouge autour de moi raconte la catastrophe mais évoque aussi l’histoire de l’île, la manière dont elle est vue dans le monde. Première à revendiquer son indépendance, on lui en veut et on ne retient d’elle que son image de misère et de violence : p. 78 : « Il n’y a pas un seul film sur la plus grande guerre coloniale de tous les temps, celle qui a permis à des esclaves de devenir des citoyens par leur seule volonté. » (…) « Je vois poindre un nouveau label qui s’apprête à nous enterrer complètement : Haïti est un pays maudit. »
D. Laferrière parle aussi de lui, son départ, la famille et les amis restés, Duvalier.
Critique, il pointe le journalisme, ses simplifications : p. 88 : « J’ai l’impression que tout le monde puise dans la même banque d’images. », et notre façon de consommer l’information télévisée : p.143 : « On exige des changements instantanés ».
Quelques » Poèmes Express » issus de ce texte :
 Les cyclones étaient invités à la TV plus souvent que les députés.
Un bruit de nuage, un cri dans le ciel, un récit de terre.
Faut être vraiment occidental pour mériter d’être mondial.
– Discuter de silence et ne parler de rien.
– Les journalistes ont été élégants ; c’était de l’information.
– Un bruit d’assiette précipite les mâchoires, l’eau desserre la bouche.
– Un gratte-ciel requiert de l’esprit.
La P U N° 133 est offerte à monsieur Coignet de la librairie Ryst à Cherbourg  qui  accueille toujours très positivement les livres de Rue du Départ.

Un Anton Tchekhov : P U N° 132

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Voilà 5 nouvelles de Tchekhov (1860-1904) parues entre 1884 et 1903. Des personnages d’hommes falots, des coquettes. Des sentiments étriqués ou au contraire des ressentis amoureux exacerbés face à des faits minuscules. Une « enquête policière » aux avancées et conclusions totalement capilo-tractées ( qui résonnent avec les futurs procès soviétiques). Une critique sociologique : dans une propriété, des domestiques sont mal traités et un invité s’en aperçoit.

 

Quelques « Poèmes Express » :
– Une épingle à cheveux regarde dans un miroir des cheveux qui tombent.
– Il pleut de la boue et l’air nous observe.
– Une robe noire, une valse triste et un cognac.
– Inviter sa poitrine dans son lit.
– Elle a tué Dostoïevski ! Elle a commencé à écrire.
– La lune était sortie un instant dans sa soie de soir silencieux. 

Ce Tchekhov  non théâtral a été envoyé à Michel Simonot, homme de théâtre,

Anouk Langaney et la P U N° 124

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Catherine, entre deux publications voyageuses aux éditions Rue du départ, concocte des pièces uniques : des livres augmentés de collages et d’annotations, conçus comme autant de cadeaux. Elle m’a offert sa pièce unique n°124. La matière première en est « La lenteur », de Milan Kundera. Du 20 février au 18 mai 2021, comme l’attestent les dates qui figurent en bas de page, Catherine a fréquenté, humé, goûté et soupçonné ce livre. Dans sa pièce unique, elle m’offre le roman, mais aussi le précipité de sa propre lecture : associations d’idées et d’images, reconstruction d’une pensée personnelle dans les mots de l’autre, sous forme de poèmes ou d’aphorismes. Et maintenant, débrouille-toi. C’est une expérience réjouissante, qui a quelque chose d’intimidant : comme Kundera lui-même dans le roman, je passe la nuit dans le château d’une autre.
L’affaire est d’autant plus vertigineuse que la question du regard et du secret est au cœur de ce roman déroutant, libre et drôle. Pour quoi, par qui sommes-nous pressés ? Une nuit d’amour vaut-elle une réputation ? Une bonne histoire vaut-elle une nuit d’amour ? Peut-on être héroïque à force de lâcheté ? La présence d’esprit est-elle soluble dans le chlore ? La sodomie est-elle l’affaire des entomologistes ?
J’ai joué le jeu de mon mieux : je l’ai lu très lentement. Décortiqué et savouré, comme une espèce rare d’écrevisse. Je ne me sens pas sortie du piège, loin de là (si je l’étais, ce n’est pas ici que je le dirais). Mais il me semble que je le vois mieux.

Merci encore, Catherine, de m’avoir ralentie (Tu m’as demandé si je trouvais le roman sexiste : pas vraiment. Dans la farce contemporaine du congrès, il n’y a personne à sauver. Hommes et femmes grouillent et vrombissent, tous cherchent à épingler les autres sur leurs tableaux de chasse respectifs par une conquête ou une bonne vanne – bref, une saillie. Pendant ce temps, dans les allées du Parc, Madame de T. et son amant passent entre les mailles du filet. Dans cette strate du récit, la seule où il soit question de plaisir véritable, la répartition des rôles, des désirs et des volontés me semble plutôt équilibrée.

Un Sholem Aleikhem : P U N° 130

Le traîne-savates et autres contes ferroviaires, publié par Liana Levi, est la Pièce Unique N° 130. Ma première lecture de Sholem Aleikhem (1859-1916). Cet auteur né en Ukraine est mort à New York. Malgré sa judéité et le numerus clausus, il a pu étudier. Riche par son mariage puis ruiné, il a dû vivre de sa plume et a énormément écrit, toujours en yiddish.
Cet ensemble de nouvelles est composé de textes datant de 1902 à 1911. Il consiste en histoires racontées et conversations entre Juifs dans des gares ou en train, en troisième classe. C’est plein d’humour mais décrit très bien leurs conditions de dépendance et de danger. Sholem Aleikhem se moque aussi subtilement de ses coreligionnaires.

Voilà quelques « Poèmes Express » venus de ces textes :

Doux, l’homme bourré de Dieu.
– Pour sortir de l’oeil, deux pieds se bousculent.
– Que je prenne femme et c’est l’agitation du rêve.
– Pendant l’histoire est arrivé le temps.
– Incendies, une centaine de sinistrés un matin où il m’offrit du feu.
– J’ai donc pris un avocat pour l’entendre penser.
– J’ai perdu par tous les trous la vie. J’ai une certaine tendance à la mort.

Ce livre – 3 en 1 – est envoyé à un libraire (libraire, un jour, libraire toujours) qui aide quelques fois Charlotte de La vie devant soi pendant Le festival écrivains en bord de mer. Jean-Pierre Suaudeau, très gentiment enthousiaste, lui a montré sa Pièce Unique et Alain Girard-Daudon a accepté d’en recevoir une.