Un Russell Banks : P U N° 249

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La relation de mon emprisonnement est paru en 1983 aux USA, en 1985 en France, chez Actes Sud. Traduction de Rémy Lambrechts.
Ce Russell Banks (1940-2023) du début, son quatrième, est déstabilisant après les lectures de son tout dernier, American spirits et de pas mal d’autres depuis vingt ans comme Affliction, De beaux lendemains, etc.
On est là dans une reprise du style, et de la forme inventée au XVII ème siècle par les Pélerins emprisonnés. Ces écrits détaillant les souffrances du prisonnier étaient destinés à être lus à voix haute pendant les services religieux.
Bien qu’il ait écrit d’autres romans historiques,
et que ce texte soit ou pas parodique,
il m’a semblé étrange dans sa bibliographie.
Quoique…
Pourquoi pas…
dans une Amérique hyper-religieuse,
dans un temps où les évangélistes tiennent le haut du pavé à Washington, lire et plaindre cet adorateur de la mort, coupable de fabriquer des cercueils…

Quelques Poèmes Express issus de ce court livre :
– L’aube advint contre le flanc de la maison et apparut l’inquiétude.
– Mère silencieuse et invisible. Père-colère.
– Il était vivant, homme du temps, un des remarquables, au destin stupéfiant.
– Il fallut fonctionner : conversations, espérances et comportement.
– Nous nous attardions à table, ventrus, rubiconds banqueteurs, jour et nuit.
– Une distance me séparait à présent de moi.
– Déchirer les muscles est toujours gratuit, et pur acte de fous ou de brutes.
– Il ne reste plus qu’à se retenir de faire.
– Aux morts, l’usage des vivants.

Ce trois textes en un sera envoyé, par jeu, à son dernier traducteur, Pierre Furlan.

Un Frédéric Berthet : P U N° 248

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Daimler s’en va, paru la première fois en 1988 chez Gallimard, puis à la Table ronde, avec une préface de Jérôme Leroy, est le seul roman écrit par Frédéric Berthet (1954-2003). Il a par ailleurs écrit nouvelles et essais.
Le ton du livre : un humour totalement décalé et – mais c’est moi qui le dis… et je suis sans doute sentimentalement influencée par son suicide … un 25 décembre … – du désespoir.
Citation : P 116 :  Ralph « avait développé » … »une théorie littéraire  » : « selon lui, le narrateur devait toujours être perché sur la branche d’un arbre au bord d’une route et, quand le personnage principal passait (au volant d’une voiture décapotable blanche, avec la radio à fond), se laisser tomber sans bruit au fond des sièges arrière, quand ils existaient. Outre le fait que, dans ces voitures, les sièges arrière n’existent qu’une fois sur deux, je me souviens aussi de son opinion selon laquelle, je cite, il y a à peu prés autant de ressemblances entre un artiste et un critique qu’entre un mérou et le directeur d’un institut océanographique. »

Quelques « Poèmes Express » venus dans, et de Daimler s’en va :
– Sujette, Eve de son Adam, pauvre type.

– Pour mieux danser en prenant appui sur l’autre, l’un accepte que l’autre se rendorme.
– Quelqu’un retenant un fou rire jouait à la roulette russe..
– Respire l’odeur d’une lettre. Regarde-la. Essaie.
– Boire un grand verre d’eau : un noyé dans l’eau se met à rire.
– Wenders en larmes – le rêve était d’une netteté parfaite – remplissait mon verre.

Cette Pièce Unique, 3 en 1, n’a pas été offerte
mais déposée à la médiathèque Oscar Niemeyer du Havre, à B, sur l’étagère entre Henriette Bernier et Jean Berthier .
Il n’y a évidemment aucune cote, et si on veut le prendre, on peut…

Un vin, des livres – mars 2026 – 1)

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Une soirée qui a commencé avec Actes Sud :
– American spirits, le dernier livre de Russell Banks (1940-2023), paru en France en 2026, traduit par Pierre Furlan. Trois histoires qui se déroulent dans un endroit inventé du nom de Sam Dent, et sont en lien avec l’Amérique MAGA. On y porte ces casquettes, on y arbore ces idées : le droit aux armes, la force masculine, le racisme, la pauvreté coupable. On trouve la violence qui va avec ces « valeurs », et les problèmes qui les accompagnent : des morts loin de leur lit, des addictions…
– Nord sentinelle, l’avant-dernier Jérôme Ferrari, paru en 2024 . On est en Corse et à travers deux générations d’une famille, ses réussites et sa chute, Ferrari évoque un des problèmes de l’île : son tourisme et ce qu’il a apporté à certains : beaucoup d’argent, ce qu’il enlève à tous : la vie en dehors de la saison. Le narrateur est, comme l’auteur, professeur parti enseigner à l’étanger, revenu – peut-être entre deux contrats -.
– un Livre de poche : Perspective(s) : de Laurent Binet. Paru en grand format chez Grasset en 2023. A partir de la mort du peintre Pontormo, un roman policier-historique-épistolaire. S’il est bien mort en 1557, je ne crois pas que l’artiste ait été assassiné. Ici, oui. Et les lettres de nombreux personnages (des Médicis, Michel Ange, Bronzino, Vasari etc) nous permettent de découvrir qui l’a tué et pourquoi.
Avant de poursuivre dans un autre poste ,
retenez la prochaine date : jeudi 16 avril
A l’Art Hotel, 18h.

Un Sigrid Undset : P U N° 247

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Pas mon premier livre lu de l’autrice norvégienne Sigrid Undset (1882-1949). Jenny était le premier.
Ici, il s’agit de deux nouvelles : L’âge heureux et Simonsen. Elles font partie d’une première manière, qu’elle a nommée « romans de nos jours », la seconde manière étant celle qui lui vaudra le Prix Nobel de Littérature en 1928 : des romans historiques qui remettent à la mode le Moyen-Age.
Sigrid Undset est une femme libre, combattive, dans sa vie personnelle, comme dans les événements internationaux. Elle quitte la Norvège après l’invasion allemande et l’arrivée au pouvoir du régime collaborationniste Vidkum Quisling. En Suède puis aux USA, elle se met au service de la résistance norvégienne de l’extérieur. Elle y fait de nombreuses conférences, est extrêmement populaire. Elle revient dans son pays et sa maison dévastés en 1945. Elle continue à écrire mais elle est malade.
Pour moi, elle est sujet d’étonnements : elle a reçu un salaire d’écrivain à vie vers 1921 (quelle belle idée !), s’est convertie au catholicisme en 1924 après avoir été si en dehors de la morale bourgeoise.

Dans L’âge heureux, le personnage principal est une jeune femme pauvre qui veut réussir au théâtre. Elle joue, a du succès mais aime et est aimée d’un jeune homme qui souhaiterait qu’elle quitte la scène. Elle le fait, a un enfant…
Dans Simonsen, un homme peu doué pour le travail, vit hors-mariage et a une enfant avec une couturière. Son fils d’un premier lit, embourgeoisé et influencé par sa femme, certes laide mais riche, l’envoie dans un village lointain. Il y part seul…
La norme, la bienséance comptent dans ces textes du début du XXème siècle, comme dans Jenny.

Quelques Poèmes Express nés de ces deux nouvelles :
Le vieux connaissait tout le monde ; mais surtout aurait préféré ne pas.
– Perles bleuâtres dans le rouge foncé de son manteau par un matin d’hiver.
– Dans la chambre noire, sensible, un monde mort.
– Sans les autres, on est privé de sujets.
– Le désir triomphe d’un corset.
– Chambre froide et petits corps…
– Accepter la main posée sur la tête, ne pas… se débarrasser du sentiment.
– Elle se tenait dans l’épaisseur de l’horloge… et commençait à glisser.

Ce Sigrid Undset est offert à la douce Estelle Rocchitelli, sortie du Master de création littéraire du Havre, autrice de Après la brume, trouvable en Pocket,

Un vin, des livres – février 2026 – 3)

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Textes d’ailleurs maintenant :
– Le silence d’Isra, d’Etaf Rum, traduit par Diniz Galhos, éditions de l’Onbservatoire, 2020 :
De la Palestine à Brooklyn, de 1990 à 2008, le vie de femmes palestiniennes. Mariée jeune, cloitrée, condamnée à obéir, à vivre sous la tyrannie de la belle-mère. Mère de quatre filles, pas de fils. « dur par moments » dit M-C.
– D’un univers plutôt léger, les nouvelles de l’Américain Ben Shattuck qui résonnent les unes avec les autres, La forme et la couleur des sons, traduit par Héloïse Esquié, 2025, Albin Michel. Son deuxième livre. Une adaptation de deux des nouvelles avec Paul Mescal et Josh O’Connor est en salles en France, au Havre au Sirius : Le son des souvenirs.
Tout Jim Harrison est super, dit G. En 10-18. L’Amérique, les Indiens, la nature.
– Les éléments de l’ Irlandais John Boyne, traduit par Sophie Aslanides, éd. Lattès, 2025. Prix Fémina étranger : 4 histoires sur les 4 éléments. Il y a un fil conducteur, et dans la 4ème histoire, les choses s’imbriquent. Le livre traite des abus sexuels, dont un commis par une femme. « Une belle écriture.  »
– Le cercle de lady Tan de l’Américaine Lisa See, traduit par Karine Guerre, en J’ai lu : très documenté, roman historique sur une des rares femmes médecins en Chine, sous la dynastie Ming, fin XVème siècle.
– Les héritiers de l’Arctique de l’auteur norvégien Aslak Nore, traduit par Loup-Maëlle Besançon, éd. Le Bruit du Monde, 2024 : la saga d’une famille qui a collaboré avec l’occupant allemand, dont la fortune s’est construite sur ça. Bergen, Oslo. Les descendants se déchirent sur fond d’espionnage avec l’URSS …
– Un roman graphique de 2003 réédité en 2023 : Broderies de Marjane Satrapi, éd de l’Association : des histoires de femmes. L’Iran. Touchant, plein d’humour et horrible…
– Pour les fondus du Japon, les suppléments du Monde sur le Japon ancestral, les mythes fondateurs, les créatures surnaturelles, la première femme samouraï. Avec des reproductions d’estampes, de pochoirs.

Au 19 mars !

Un vin, des livres – février 2026 – 2)

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Vous avez parlé de quelques polars :
ambiance
– écossaise : Le Alan Parks de mars à Glasgow, Rivages poche
– nordique : Olivier Truc : Le premier renne,  Points
Roger Martin, écrivain, traducteur, spécialiste de littérature noire américaine est mort accidentellement. Il nous avait fait le plaisir de venir à Polar à la plage il y a quelques années. Il avait dernièrement préfacé un roman sur le Mccarthysme et Hollywood : Hollywood, les années rouges.
Vous avez lu des textes français :
– (et vu au théâtre des Bains Douches un seul en scène qui se poursuivra au festival d’Avignon off de 2026) : 77 de Marin Fouqué, Actes Sud : « un texte très fort, une très belle langue. Un flux de conscience, dit V. L’auteur vient du rap, performe. Un jeune dans un abri-bus dans le 77, un endroit ni ville, ni banlieue. Ce jour-là, il ne monte pas dans le car et se souvient d’amitiés. Toute une réflexion sur la virilité. »
– Avec toi je ne
crains rien d’Alexandre Duyck, journaliste, Babel, 2026 : une famille heureuse. Lui est cordonnier, elle institutrice au caractère bien trempé. Ils ont 4 enfants. Il va souvent dans un chalet en montagne. Elle en est jalouse et un jour exige de partir avec lui. Ils ne reviennent pas. Les enfants sont dispersés. 75 ans plus tard, on retrouve les corps dans un glacier. Une histoire vraie romancée.
– Comme une lanterne dans les ruines de Cécile Schouler, 2025, éd. Le Panseur. « Histoire vraie écrite à la hauteur d’une enfant de 13 ans. Elle vit seule avec sa mère, rencontre un jeune toxicomane de 17 ans. Ils se découvrent, aiment Prévert puis partagent d’autres bonheurs de lectures. Pas du tout larmoyant. » dit S.
– Un perdant magnifique de Florence Seyvos, L’Olivier, Prix Inter 2025 : « se passe entre Le Havre, Rome et Abidjan. Un homme, mythomane perdant, déifie sa femme et ses deux filles. La fin est poignante. dit F.
– Jacky, deuxième roman d’Anthony Passeron, 2025, éd. Grasset : un livre sur son père et sur l’addiction aux jeux vidéo.
– En plein ventre de Charlotte Barberon, éd HD Littérature, 2025 : pas vraiment une biographie, sur Nicky de Saint-Phalle. De courts chapitres .
– Monsieur Romain Gary de Kerwin Spire, Gallimard, 2025 : l’histoire réelle de la création d’Emile Ajar, sur le mystère qui défrayait la chronique entre 1975 et 1981, le voile soulevé après la mort de Gary.
– Trahir par fidélité. Contre la fin du monde avec Alexandre Grothendieck, du Physicien Aurélien Barreau, 2026, éd Les Liens Qui Libèrent : mathématique et poésie
– 11 quai Branly de Mazarine Pingeot, en poche : l’enfance à cette adresse. Le poids du secret.
Les mains du miracle de Joseph Kessel, 1999, en Folio : le dr Kersten, sous le IIIè Reich, est le médecin qui réussit à soulager les douleurs de Himmler, et grâce à cela, réussit à sauver des prisonniers politiques ou juifs.
– La disparition de Mengele d’Olivier Guez, livre de poche, 2018. Le Mossad est affaibli, on recherche moins les nazis.

Mais vous n’avez pas dit que cela. Un 3ème volet s’impose.
Sinon, la prochaine rencontre est prgogrammée le jeudi 19 mars, à l’Art Hôtel.

Au Studio, Chabrol et les Ancres Noires

LA FEMME INFIDELE (1969), CYCLE CLAUDE CHABROL, LE STUDIO, MARDI 10 MARS 2026, 20H30

Film programmé en partenariat avec les Ancres noires (Polar à la plage).

Séance présentée par Youri Deschamps, rédacteur en chef de la revue “Eclipses”.

Pour découvrir, réviser, en savoir (encore) plus sur Claude Chabrol, voilà le texte de Patrick Grée (cinéphile devant l’Eternel, ancien collaborateur du Panorama de France Culture), Chabrol et ses monstres,

Chabrol et ses monstres.

 
La tératologie chabrolienne est inhérente à l’individu. Et on ne saurait l’évacuer sans dommage pour la lecture de l’œuvre.

Certes, une clarté, un classicisme hérités du regard critique très favorable porté sur Hawks. La Femme infidèle en serait un exemple, de même que Juste avant la nuit : cadrages au cordeau, rigueur de l’exposé, ses fondements socio-idéologiques et leur développement scénaristique : rien qui coince ! Mais quid à cet égard des Biches ou, à plus forte raison, du Scandale ?

Il y a bien un Chabrol qui détonne quand il ne déraille pas. Il peut s’agir de simples moments dans des films par ailleurs “tenus”, de ces pieds de nez, bras d’honneur éminemment Nouvelle Vague, dans le ton second degré : incongruités réjouissantes somme toute. Mais aussi quelques images déviantes, cadrages biscornus (à travers un aquarium…). Quand ce ne sont pas des films entiers qui basculent dans la dimension nonsensique, carrollienne ou pas (Alice…of course). Et on pourrait parler d’une belle présence baroque chez ce thuriféraire d’Hitchcock pour qui l’image ne doit pas mentir – à cet égard son analyse mordicus de la fameuse “tromperie” du Grand Alibi ne tient pas tant la route. Du baroque donc comme le suggère Fabien Baumann dans un excellent article de la revue Positif (juillet-aout 2025). Et nous en tombons bien d’accord eu égard à la définition de celui-ci (le baroque), par l’étymologie, comme perle irrégulière.

De l’irrégularité, il y en a dans cette filmographie foisonnante, hérissée de cactus. Foisonnante d’hétéroclites et de coruscants. Ce qui n’est pas si surprenant de la part de cet « irrégulier » (pour le coup) de la pellicule qui reprochait à son ancien camarade François Truffaut de ne pas s’être suffisamment colleté au cinéma de genre, et qui revendiquait ingénument n’avoir aucun ego ! Le cinéma comme aventure, avec ses risques, ses paris un peu idiots mais sans trop de regrets à l’arrivée car l’œil du maître y aura régulièrement mis quelque chose de lui-même, aura travaillé, soigné un aspect de tel ou tel “ratage”. Seul peut-être, à ses yeux, Folies Bourgeoises échappait au repêchage : liberté à chacun d’y ajouter ses propres déceptions de spectateur ou cinéphile.

Foisonnement (ne serait-ce que la quantité…), diversité, éclats de lumières noires, zébrures criardes tout au long de la filmographie et à l’intérieur même des pépites qui la composent ; comme un fleuve tumultueux sans cesse en mouvement ! Chez celui qui pourtant s’honorait de filmer au 50 mm comme nous le rappelle Isabelle Huppert qui note dans la foulée que cela ne l’empêcha pas de tomber amoureux de la steadycam (et surtout de son opérateur !). Rappelons-nous ses propres déclarations prônant le primat du cadre sur la lumière : l’image doit être propre avant tout sinon on fait du ton sur ton. Il s’agit bien du même homme, composite lui-même…comme la vie, foncièrement. A savoir le chroniqueur avisé d’une bourgeoisie emblématique de la Ve République, de tout temps pompidolienne. Une bourgeoisie qui s’ennuie (notion essentielle chez Chabrol, l’ennui) et qui s’invente des jeux et des peurs pour se distraire. Des jeux parfois dangereux, un brin pervers : Les Biches, d’une émouvante cruauté. Et que des icônes marmoréennes cristallisent une fois pour toutes : Stéphane Audran, Michel Bouquet, Michel Piccoli, Maurice Ronet (pour de multiples avatars), un occasionnel et pertinent Claude Piéplu, François Périer tout aussi judicieusement convié.

Mais, face à ce flux ample et mesuré: de francs éclairs comme Le Boucher ou Que la bête meure (indubitablement : un Chabrol/Yanne !) et des dissonances (pas seulement dues aux musiques de Jansen), voire de la cacophonie, Gégauff aidant ; comme pour contrarier le lissage onctueux quoique acide (culinairement pas contradictoire !) de ces “classiques” que sont effectivement devenus La Femme infidèle, Juste avant la nuit ou La Rupture (ce dernier un peu plus mêlé toutefois) : déjà, A double tour et son cadrage “voyant” en plongée avec une amorce marquée dont Chabrol se gaussait ultérieurement affirmant que c’était pour faire parler les critiques, voire…Mais aussi Le Scandale (pourtant bien dans la veine auscultation-de-la-bourgeoisie si typique) qui nous plonge dans les milieux rémois auprès desquels le Bordelais de La Fleur du mal semble d’une équanimité toute mauriacienne. Le Scandale sur un scénario de Gégauff, tout aussi caractéristique mais particulièrement alambiqué, en forme de jeu de dupes et de doubles ( déjà Les Biches…), façon thriller agaçant avec un final à la grue époustouflant : travelling arrière ascensionnel à la stricte verticale qui laisse là la scène et son décor, en révélant tout le factice, théâtre truqué du drame avec ses protagonistes s’agitant-grouillant en un dantesque Fuenteovejuna.

Déjà, nous avions Les Noces rouges et ses stridences visuelles ou narratives : les retrouvailles de Piccoli et Stéphane Audran privés l’un de l’autre et donc de sexe restent gravées dans nos rétines ! Puis, pour peu qu’on y consente, dans la marge de la marge, la galerie des mal-aimés, les cousins de province qu’il est indécent d’évoquer. L’invisibilité de certains films aidant à l’affaire. Il faut dire que l’aventurier du 7e art croisa quelques pirates dans la mare aux producteurs de l’époque et les droits se sont un peu évanouis…Même si la fille du réalisateur le déplore et appelle à réévaluer Docteur Popaul entre autres que Chabrol disait avoir entrepris en complicité de Belmondo sur le principe du « on y va carrément ! ».

Que reste-t-il honnêtement de :

La Route de Corinthe, film parodie, façon Tigre ou Marie-Chantal ? produit par l’incontournable Génovès d’après Claude Rank (pilier du Fleuve Noir) avec scénario et dialogue de Daniel Boulanger, Zidi au cadre (Chabrol l’appréciait à ce poste), Rabier à la lumière, Jansen à la musique (sirtakisante en diable) : toute la Sainte Famille quoi. On y trouve bien un résumé fantaisiste du MacGuffin hitchcockien : « quand il n’y aura plus de petites boîtes noires ce seront de petites boîtes rouges », quelques images composées : sur des quais en gradins ou le plan serré d’une bouteille de champagne se détachant sur le fond vert du déshabillé de Jean Seberg ou encore une petite voiture rouge à distance en plongée au centre d’une étendue de terre jaune et sur laquelle la caméra s’attarde plus que de raison. Et, comme il se doit dans tout bon film récréatif de ces années-là, Jean Seberg change de tenue à chaque séquence. C’est là le moins : on n’est pas non plus chez Jesus Franco.

Quelques crans en dessous, il faut bien le dire, se situe Les Magiciens d’après Frédéric Dard avec Jean Rochefort, Gert Fröbe, Franco Nero et Stefania Sandrelli, l’atout de charme indispensable à ce type de coproduction internationale dépaysante. On n’y évite même pas les « inévitables » décollages-atterrissages d’avions avec sortie des vedettes (et des médiums, donc). Certes, le sujet mériterait, pour de futurs exégètes, d’être examiné à la lumière de l’interêt que le cinéaste portait aux faux-semblants, jeux de dupes et de miroirs déjà évoqués, voire les “fakes” fort goûtés de l’invité surprise de La Décade prodigieuse (opus qui mériterait bien de figurer à ce palmarès). S’enchaînent impitoyablement les dialogues informatifs nécessaires à la progression de l’intrigue…qui dans une voiture, au bar de l’hôtel, à celui du night-club : on s’humecte copieusement dans ce “film de vacances” pendant lequel, espérons-le, Chabrol aura, dans les marges du tournage bien entendu, satisfait sa curiosité du genre humain. Notre amphitryon accomplit malgré tout le tour de force de combiner deux de ces “chevilles” inusables lorsque Rochefort offre à Stefania Sandrelli une vodka à bord de sa Jeep blanche ! Seuls pour flatter l’œil mi-clos du spectateur : un gros plan sur une statuette qu’une main féminine pousse vers le bord d’une commode et, quasi enchaînant, une plongée sur Rochefort et son ombre portée sur le fond blanc du mur de l’escalier.

L’étrange Alice ou la dernière fugue ne constitue donc pas la seule incursion de Chabrol dans le fantastique même si traité avec infiniment plus de conviction que l’aimable paradoxe auquel se résume le propos de ces Magiciens. Je procède plus volontiers, on l’aura compris, par associations d’idées que chronologiquement ou graduellement. Louis Malle, la même année ou presque nous propose la folie Black Moon… Claude Chabrol ouvre son ovni par une très conventionnelle scène de couple devant la télé qui diffuse Des chiffres et des lettres (ce qui confirme, au moins, l’intérêt de notre homme pour la petite lucarne, ses émissions-jeux familiales et sa sincère admiration devant la culture des candidats !) Casting composite, comme souvent, et néanmoins impeccable, jusqu’à l’évanescente et cristalline Sylvia Kristel, décalée (forcément) juste ce qu’il faut. Temps et espace sont ici les deux matières malaxées à cœur joie. Le temps, ingrédient récurrent de l’univers fantastique et l’espace naturellement cinématographique : vaste demeure déserte à colonnes et sol en damier, parc verdoyant d’où l’on ne s’évade pas (le Village de la série t.v. Le Prisonnier) ; intrigant puzzle dont il manquera toujours au moins une pièce.

L’escargot sur le pare-brise de la voiture aurait dû pourtant la mettre en garde : on ne sort jamais de sa coquille, on ne quitte pas la demeure que l’on a sécrétée. La bourgeoisie pompidolienne l’a compris qui fait le tour sans fin de la prison dorée qu’elle s’est choisie, tout juste parvient-elle à se divertir (le vieux Charles Vanel en sait quelque chose lorsqu’il parle de “distractions”). Mais ici la manipulation sadique, la cruauté gratuite ne s’exercent pas entre les personnages : c’est bien le réalisateur qui tire les ficelles au premier plan ; le réalisateur qui s’affiche maître du jeu et des illusions, de l’espace sans fin et du temps qui toujours revient. Joli tournis pour une nausée bien chabrolienne et parfaitement maîtrisée : pas d’intersignes ici, de simples signes qui ne disent rien. Exit l’habituelle hypocrisie des classes qui cachent leurs jeux honteux, voilà qu’on triche d’évidence et on le fait savoir. On révèle l’envers des tours ! tout n’est que farce, mensonge, fake, une autre vérité tout bonnement : on ne sort pas de là (dans tous les sens qu’on voudra).

Cette galerie des incongrus de Chabrol pourrait se poursuivre bien sûr, de Folies bourgeoises en Décade prodigieuse, Partie de plaisir et autres Innocents aux mains sales, avec plus ou moins de bonheur, c’est selon, mais le plus souvent, admettons-le, la caméra à la bonne distance et munie de l’objectif adéquat. Et il y a aussi ces instants de ténèbres où souvent l’image, au sens propre, s’obscurcit ( l’injection forcée du contenu rougeâtre de la monstrueuse seringue dans Alice…) avec parfois l’hystérie qui pointe ( L’Enfer, Le Scandale, Le Cri du hibou…) et toujours le mal qui affleure. Impudiques, voire malséants coups de loupe sur les verrues de la bête. Les œuvres majeures tout autant contaminées donc ; comme chez le patron Hitchcock ces moments de bascule autour d’un verre de lait, dans un clocher, le long d’escaliers sombres où l’on plonge mais d’où l’on émerge aussi au bras d’un sauveur qui se ravise.

N.B. Les propos rapportés de Claude Chabrol et autres témoins ont été glanés sur le petit écran : je les cite de mémoire.

Pour les Ancres noires,

P.G., le 03 mars 2026

Un vin, des livres – février 2026 – 1)

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D’abord un recueil de nouvelles et 2 romans :
– Tigre, 13 nouvelles de l’auteur letton Janis Jonevs, traduit par Nicolas Auzanneau, 2024, éditions les Argonautes.
Janis Jonevs était au Boréales, à Caen, en novembre 2025. Il était interviewé par Julien Delorme, longtemps représentant européen de La Peuplade, maintenant entré chez Actes Sud. J. Delorme est un vrai grand lecteur qui sait faire passer son enthousiasme.
J. Jonevs parle français, est aussi traducteur du français vers le letton, entre autres… de son traducteur. Il a été en résidence d’écrivain en France, et la deuxième nouvelle, Méthode, en rend compte de manière humoristique. D’autres textes sont, eux, surréalistes : c’est le cas d’Intro qui rassemble Walt Disney et Henry Ford autour d’une machine à café trop sonore, de L’autre agence, de Voyage, de La jambe et de Le jeu.
C’est drôlement sérieux et on sent que l’auteur s’amuse.
– Les dernières écritures, roman d’Hélène Zimmer, P O L 2025 :
D’elle, j’avais lu et beaucoup beaucoup aimé Fairy tale, qui était en lice dans le concours de premier roman de Terres de paroles, avec l’équipe précédente, de Marianne Clévy.
Ici, autre ton, autres milieux : une enseignante de lettres arrête de faire lire les auteurs au programme et les remplace dans toutes ses classes par Le bilan, un texte sur le changement climatique. Une de ses élèves tente de se suicider. Les parents attaquent l’enseignante. On assiste au procès du côté des avocats.
C’est moqueur vis-à-vis de l’éducation antionale, du couple.
– Les gréveuses, premier roman de Romuald Gadegbeku, Grasset 2025. Invité au Goût des autres, en janvier 2026 et présent à la Galerne en même temps que Guillaume Poix.
Un beau titre, un beau néologisme.
Une histoire sociale : des femmes, d’origine africaine pour la plupart, « techniciennes de surface » d’hôtels, de plus en plus maltraitées par le management d’une société de sous-traitance, font grève. On suit les événements, la vie de deux ou trois de ces femmes, leur famille, leurs rêves.

On a parlé de beaucoup d’autres livres : à bientôt donc.
Et déjà, la date retenue pour la prochaine rencontre : le jeudi 19 mars.
Toujours à l’Art Hotel, à 18h.

Un Peter Handke : P U N° 246

Encore un premier !
A croire que je ne lis pas !
L’heure de la sensation vraie de cet auteur autrichien a été publié en Allemagne en 1975, en France, chez Gallimard en 1977. Traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.
Cela a été porté à l’écran en 1988 sous le titre Ville étrangère par Didier Goldschmidt, fils du traducteur, avec Niels Arestrup dans le rôle principal.
Gregor Keuschnig est un homme arrivé, attaché de presse à l’ambassade d’Autriche à Paris.
Il vit deux jours dans une sorte de crise, en homme clivé … et plutôt désagréable, entre autres avec les femmes… Crise professionnelle, familiale, personnelle qui aboutit à un possible nouveau départ, moins fabriqué, plus en phase avec ses origines.

Quelques Poèmes Express issus de ce Peter Handke :
On entend un coup de frein mais remarqué trop tard sans regarder.
– Il n’existe pas d’obligation de continuer à vivre, chairs et tendons.
– Tout était misérablement normal. Quotidien, ce qui lui faisait du bien.
– La rame roulant plus lentement le long d’un chantier, il vit tous ces visages.
– Il pensa à comment il avait couché avec elle, mains, hanches, sans sentiment.
– Un fantôme dépose plainte contre ce monde au lieu de disparaître.
– Dans l’immeuble en face, une femme, cuisses et seins, derrière la vitre.
– Il n’allait pas se raconter d’histoire : fini de se montrer nu.
– Il sentit sa propre sueur. puis d’une femme élégante – chacun révélait qu’il vivait –

Cette Pièce Unique  3 en 1 est envoyée au traducteur actuel en France de Peter Handke : Julien Lapeyre de Cabanes. Dernier livre sorti, en novembre 2025 : Tête à tête. Une conversation.

Un Sorj Chalandon : P U N° 245

Retour à Killybegs, paru en 2011,
est la Pièce Unique N° 245.
332 pages en Livre de poche,
Grand prix du roman de l’Académie française 2011.
Raphaëlle Leyris (dont j’aime toujours les choix) dans le monde des livres, en disait à l’époque : « Retour à Killybegs n’est pas qu’un complément à Mon traître : plus puissant, plus subtil, c’est l’histoire d’une âme rendue grise par la contingence, la fatique et la soif de paix. ».

C’est l’Irlande, les Britanniques, les catholiques, les protestants, la résistance, la compromission,

les morts en prison, ou dans des combats, ou par des bombes.

Voilà quelques Poèmes Express issus de ce livre :
–  Cette nuit-là a appartenu à l’armée, la guerre sans jugement.
– Une famille menée par la foule, enfouie contre elle.
– Regard dur, il parlait en claques.
– Elle parlait, la salive suppliait. Le silence était bousculé.
– En lettres noires, à la peinture haineuse, une insulte.
– Un parti saccageait la phrase et des milliers se rebellaient.
– J’avais peur. Les filles arrivaient, un rire plein le ventre.
– Je ne sentais plus. Je n’entendais plus. Tête en peur.
– J’étais noué dans le noueux de l’armée.
– J’ai senti la foule. Son minuit.
– Pas l’autoroute mais des chemins de terre. La pluie contre les vitres.
– Le froid, tellement. Couchée avec pull et chaussettes.
– Deux mains contre sa poitrine. Un rêve en sueur avec des cris.
– Si vous avez quelque chose à quitter, dépêchez-vous.
– La presse s’adressait à mon silence. Enfoncé en bas de page.

La Pièce Unique N°245 est offerte à C. Le G. une grande lectrice.