Anouk Langaney et la P U N° 124

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Catherine, entre deux publications voyageuses aux éditions Rue du départ, concocte des pièces uniques : des livres augmentés de collages et d’annotations, conçus comme autant de cadeaux. Elle m’a offert sa pièce unique n°124. La matière première en est “La lenteur”, de Milan Kundera. Du 20 février au 18 mai 2021, comme l’attestent les dates qui figurent en bas de page, Catherine a fréquenté, humé, goûté et soupçonné ce livre. Dans sa pièce unique, elle m’offre le roman, mais aussi le précipité de sa propre lecture : associations d’idées et d’images, reconstruction d’une pensée personnelle dans les mots de l’autre, sous forme de poèmes ou d’aphorismes. Et maintenant, débrouille-toi. C’est une expérience réjouissante, qui a quelque chose d’intimidant : comme Kundera lui-même dans le roman, je passe la nuit dans le château d’une autre.
L’affaire est d’autant plus vertigineuse que la question du regard et du secret est au cœur de ce roman déroutant, libre et drôle. Pour quoi, par qui sommes-nous pressés ? Une nuit d’amour vaut-elle une réputation ? Une bonne histoire vaut-elle une nuit d’amour ? Peut-on être héroïque à force de lâcheté ? La présence d’esprit est-elle soluble dans le chlore ? La sodomie est-elle l’affaire des entomologistes ?
J’ai joué le jeu de mon mieux : je l’ai lu très lentement. Décortiqué et savouré, comme une espèce rare d’écrevisse. Je ne me sens pas sortie du piège, loin de là (si je l’étais, ce n’est pas ici que je le dirais). Mais il me semble que je le vois mieux.

Merci encore, Catherine, de m’avoir ralentie (Tu m’as demandé si je trouvais le roman sexiste : pas vraiment. Dans la farce contemporaine du congrès, il n’y a personne à sauver. Hommes et femmes grouillent et vrombissent, tous cherchent à épingler les autres sur leurs tableaux de chasse respectifs par une conquête ou une bonne vanne – bref, une saillie. Pendant ce temps, dans les allées du Parc, Madame de T. et son amant passent entre les mailles du filet. Dans cette strate du récit, la seule où il soit question de plaisir véritable, la répartition des rôles, des désirs et des volontés me semble plutôt équilibrée.

Un Sholem Aleikhem : P U N° 130

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Le traîne-savates et autres contes ferroviaires, publié par Liana Levi, est la Pièce Unique N° 130. Ma première lecture de Sholem Aleikhem (1859-1916). Cet auteur né en Ukraine est mort à New York. Malgré sa judéité et le numerus clausus, il a pu étudier. Riche par son mariage puis ruiné, il a dû vivre de sa plume et a énormément écrit, toujours en yiddish.
Cet ensemble de nouvelles est composé de textes datant de 1902 à 1911. Il consiste en histoires racontées et conversations entre Juifs dans des gares ou en train, en troisième classe. C’est plein d’humour mais décrit très bien leurs conditions de dépendance et de danger. Sholem Aleikhem se moque aussi subtilement de ses coreligionnaires.

Voilà quelques “Poèmes Express” venus de ces textes :

Doux, l’homme bourré de Dieu.
– Pour sortir de l’oeil, deux pieds se bousculent.
– Que je prenne femme et c’est l’agitation du rêve.
– Pendant l’histoire est arrivé le temps.
– Incendies, une centaine de sinistrés un matin où il m’offrit du feu.
– J’ai donc pris un avocat pour l’entendre penser.
– J’ai perdu par tous les trous la vie. J’ai une certaine tendance à la mort.

Ce livre – 3 en 1 – est envoyé à un libraire (libraire, un jour, libraire toujours) qui aide quelques fois Charlotte de La vie devant soi pendant Le festival écrivains en bord de mer. Jean-Pierre Suaudeau, très gentiment enthousiaste, lui a montré sa Pièce Unique et Alain Girard-Daudon a accepté d’en recevoir une.

Un Khalil Gibran : P U N° 129

 Une soixantaine de lettres inédites de Khalil Gibran ont été rassemblées en 2009 par les éditions rennaises La Part Commune dans un volume nommé Autoportrait.
Khalil Gibran (1883-1931), né au Liban, a vécu une grande partie de sa vie aux Etats-Unis. C’est de cet éloignement que naît cette correspondance. Le Liban lui manque. La maladie l’empêche de voyager et de travailler comme il le souhaiterait.
Il écrit et dessine. Ses dessins sont exposés pour la première fois en 1904 à Boston. Son recueil de poèmes The Prophet paraît en 1923 chez Alfred Knopf. Il deviendra hyper populaire dans les années 60, entre autres auprès des mouvements New-Age.

Quelques Poèmes Express issus de ces textes :
– Pensez à moi car les pins tendent les bras.
– Ne pas troubler le monde arabe ni nous serrer l’âme.

– Quand tu es au sommet, rappelle-toi de descendre.
– La brume engloutit la petite boîte et les couleurs.
– Acceptez un poète qui brûle.
– Poudré, fardé, l’occidental.
– C’est une chaîne d’hésitation. Chaque fois : “demain”.

Autoportrait est offert à Vincent Guillier, créateur des éditions Voix de garage, à Amiens en 2014.
Voix de garage : des livres imprimés à la main, au plomb mobile, avec du matériel ancien. Une forme d'”arte povera” des lettres.

Un Zahia Rahmani : P U N° 128

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Moze, paru en 2003 puis en 2016 en poche, chez Sabine Wespieser, est le premier ouvrage de Zahia Rahmani. D’autres suivent :  France. Récit  d’une enfance (2006), “Musulman” roman (2005). Tous prennent appui sur la vie de sa famille, victime de la grande Histoire : le père harki, emprisonné 5 ans en Algérie, peut venir en France en 1967. Ils vivent dans un camp. Ce que cela fait à cet homme, à sa femme, à ses enfants. Un beau travail d’écriture, entre prose et poésie. Une colère contre les états, français comme algérien, et contre le père, si abimé qu’il se suicide en 1991.

Quelques “Poèmes express” qui viennent de ce livre :
– Tué par rien. Mort leurre.
– Nous sommes des barbelés, hommes dehors, femmes à l’intérieur.
– Le prix a été négocié ; il a présenté sa douleur et on a ajouté sa honte.
– Vous manquez de père à lire.
– La technique des mères est faite de l’idiotie de l’enfant.
– Un grand drap blanc épuise le drap rouge.
– Temps de pagaille, excès de foulards, enfance qui 
coule.

La Pièce Unique N° 128 est offerte à Frédéric Forte, membre de l’Oulipo, rencontré brièvement à Pirouésie, actuel directeur du Master de Création Littéraire du Havre et auteur chez P O L  ( en 2021 : Nous allons perdre deux minutes de lumière )

Un Cheikh Hamidou Kane : P U N° 127

L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, paru en 1961 chez Julliard a obtenu le Prix de Littérature d’Afrique noire en 1962.
C’est LE grand livre de ce Peul, croyant, né en 1928 au Sénégal, qui fut haut-fonctionnaire, ministre sous deux présidents différents.
L’aventure ambiguë est né entre autres de sa propre vie.  Enfant, comme le personnage de Samba Diallo, il a d’abord été à l’école coranique, puis à l’école des colons. Le roman parle de la culture qu’on altère en prenant celle de l’autre. Il pose le problème : peut-être se divise-t-on, se perd-on en apprenant du Blanc, peut-être (se) trahit-on. Un beau sujet, d’autant plus important qu’il était traité avant l’indépendance.

Quelques Poèmes Express nés de ce livre :
– Craquement, soupir, gémissements et ton bruit collé à la terre.
– Ceux qui étaient sans semblable, on les laissa approcher.

– Apprenez l’extérieur, tragédie à portée de main.
– Mouvement commencé, mouvement achevé. Elle se berce.
– De l’oeil, le regard se dérobe.
– Je n’ose pas, jamais. Mais je n’ai pas peur, de rien.
– Philosopher ensable.

La Pièce Unique n° 127 est envoyée à Guillaume Richez de la revue en ligne et sonore (littérature, poésie, théâtre, polar, mauvais genre) Les Imposteurs. Il y prête sa voix aux textes.

Pierre Mabille et la P U N° 125 :

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merci Catherine!!!!!! je découvre votre technique de parole poétique (et en + on est au n°125! wao!! en fait je découvre une oeuvre…!) je suis impressionné : c’est faire partager une lecture, une écriture + une revue de presse et le tout est à la fois organisé et en dérive (un produit dérivant?) pour moi expérience unique – compil de livre objet lettre manuscrite journal de bord collage en 3 et même 4 dimensions-et j’adore aussi l’idée un peu « de particulier à particulier » vos livres uniques et pluriels qui s’éparpillent dans le monde j’imagine vers des personnes choisies, c’est genial… en + vos cut up (ou stabil-up?) sont toujours inattendus et produisent une vraie complicité (et comme la fabrique est visible on voit aussi vos choix singuliers) parfois ils sont de vrais haikus j’éspère que vous les gardez en archives? (quand on les isole ils changent mais ils me plaisent aussi le hasard fait bien les choses quand on l’apprivoise) et j’ai remarqué que certains verso des collages d’articles ou d’images sont aussi bonnes surprises (un travail soigné!!) en tous cas bravo et surtout merci beaucoup!!!

Un Robert Goolrick : P U N° 126

Ainsi passe la gloire du monde a été écrit pour la France. Paru en 2019, aux éditions Anne Carrière, le livre est le dernier élément d’une trilogie d’auto fiction. Tous les textes de Robert Goolrick sont traduits par Marie de Prémonville.

Cet auteur américain, né en Virginie en 1948, écrit là un vigoureux exercice de style sur Trump et les Républicains, alors qu’ils sont au pouvoir. Il a brièvement côtoyé Trump, a bien connu  les Républicains du temps de sa splendeur, lorsqu’ il était trader.

 

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Voilà quelques Poèmes Express venus de ce dernier Goolrick :

– En dépit de la certitude qu’il n’y aura pas d’après, le pays rêve de cercueil avec lampe.
– Le blanc de petits moutons glisse vers le bord du précipice.
– Les femmes se décolorent elles-mêmes, remplies de gamins.
– Il avait un père : un petit tas bien rangé.
– Sur le tabouret, lunettes en écaille et robe à 
smocks. Biscuits sur une table.
– Assez rare, l’amputé-Dieu.
– En coton frais et cachemire abandonné.

Cette Pièce Unique N° 126 est envoyée à Valérie Schmitt, une des chevilles ouvrières de Normandie Livre et Lecture. On la retrouve avec plaisir quand les salons comme Livres Paris, Epoque à Caen, sont en présentiel…

Un Diego Marani : P U N° 125

Diego Marani :  Nouvelle grammaire finnoise. Paru en 2000 à Milan, ce livre a été traduit en 2003 chez Payot et Rivages. On ne trouve, semble-t-il, qu’un autre roman de cet écrivain en français.

 

On est en 1943, entre Trieste et Helsinki. Un homme, gravement blessé, a perdu la mémoire. Un médecin l’envoie en Finlande sur la foi d’indices qui se révèleront erronés. Il apprend le finnois, cherche son identité.

 

 

Voilà quelques Poèmes Express qui en sont issus :
– Rencontrer un fonctionnaire, le prendre sur la jetée. Deviner son embarras.
– Des phrases toutes faites, il ne restait que l’air. Rien.
Moi aussi je suis allé jouer tout près des harengs en cuir
brillant. 
– Quelques soldats commençaient à se 
décomposer sans s’occuper des infirmières.
– Quand leur fils meurt, ils restent assis sur le mort.
– Des odeurs séchées sur le bord de la tasse et une envie de vomir.
– Un jour pour faire la guerre, sa vie pour en parler.

 

Cette Nouvelle grammaire … est envoyée à Pierre Mabille, peintre, auteur d’un Antidictionnaire .
( Antidictionnaire des couleurs
, éditions Unes, 2020 : beau et drôle )

Un Milan Kundera : P U N° 124

La lenteur de Milan Kundera est la Pièce Unique N° 124. Paru en 1995, c’est son premier livre écrit directement en français.
Et mon deuxième Kundera.
Il y a très longtemps, avant que ça ne devienne un sport (inter)national, dans je ne sais plus quel texte, je l’avais trouvé sexiste.
Ce livre ne me fait pas changer d’avis.
Sans doute peut-on le voir autrement : la postface parle d’humour. Véra, vraie épouse de l’écrivain, et personnage du livre, dit à l’auteur-narrateur : P 110 : “Tu m’as souvent dit vouloir écrire un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir.”. Oui, c’est sûr, c’est une farce. Oui, il parle très bien, sur ce mode, de l’ego des intellectuels. Mais, sur les rapports homme/femme, c’est du lourd : la femme est juste orifices à pénétrer, vite fait, sans préliminaires. Oui, c’est une farce, l’homme n’y arrive pas… mdr

 

Poèmes Express qui en sont issus :
Le manque d’inspiration n’est pas une barrière. Le con nomme tout.
– C’est là le temps : un lendemain entre dans le souvenir.
– La certitude d’être sa propre parodie.
– Un danseur étudiant son art sait faire un geste, parie qu’il en a d’autres.
– Les sans visages pourraient plaire à un invisible.

– La scène finale préfère faire semblant de comprendre le sens de la suite.
– Etre puis déposer sa vie dans un vieux.

La Pièce Unique N° 124 sera envoyée à Anouk Langaney,
auteure de polars (mais pas que)
qui manie l’humour
et qui, en tant que femme,
me dira si j’en manque vis-à-vis de Kundera …

 

Sonia Anton et la P U N° 122 :

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“J’aime beaucoup beaucoup mon cadeau, je l’appelle ainsi. J’adore Danube et j’aime les Folio. En général, j’adore les paperolles, les bouts de papier collés, les coupures de journaux. Le papier, les ciseaux, la colle. J’aime beaucoup les dispositifs (une date, une citation, le stabilo). J’adore voir se mélanger des écritures manuscrites, dactylo, couleurs. Il y a là un autre livre à lire, que vous avez construit à partir du premier.. C’est le principe du livre ouvert aux possibles dont parle Eco. C’est faire du beau avec le livre, j’aime beaucoup le livre comme objet.
C’est un livre unique, comme les livres pauvres. J’adore l’idée du livre pauvre. Enfin, c’est un objet que vous m’avez donné, pour moi. En art, en général, j’aime beaucoup la notion (rare) de don. Le Je te donne.”