Un Kerangal – Sorman : P U N° 251

Mis en avant

Seyvoz, un livre écrit à quatre mains par Maylis de Kerangal et Joy Sorman. Paru aux éditions Inculte en 2022, maintenant trouvable en Folio.
Un village. Disparu. Un barrage. Un lac artificiel. L’engloutissement de lieux de vie, l’obligation d’abandonner ce qui était à vous… pour le bien commun…
Histoire venue du réel, qui rappelle un film chinois de 2006, Still life de Jia Zhang-Ke.
Deux temps :
le moment où les habitants doivent partir., où des ouvriers perdent la vie.
Le barrage construit, un ingénieur vient en inspection. Et il se retrouve seul, dans une ambiance inquiétante : P. 42 : « Le lac a toujours cette apparence de mélasse, d’un bleu mat, radioactif, il aimante le paysage, l’engloutit dans son épaisseur liquide. Son trouble s’accentue, une inquiétude grandit, sans objet pourtant, si ce n’est la vision de cette eau dense, lourde, malaisante, une eau qui ne lui dit rien qui vaille. »
Deux écrivaines et il est difficile de dire qui écrit quoi.
Des mots rares auraient pu me conduire vers M.de Kerangal
mais ce n’est pas si évident ici.

Des « Poèmes Express » venus dans Seyvoz :
– Le café dans les timbales qui réchauffe, brûlant, opaque.
– Couloir moquetté de laine bordeaux – chaude, de silence feutré.
– Il dézippe sa polaire, coulisse sous sa série, propice aux sentiments.
– Il masse l’autre, il est d’humeur, essaye le plat de la main.
– Tu as racketté sols, rivière et ciel, tout salopé.
– Gros seins, gros ventre, ça bouge, nus, gonflés.
– Ils ont frémi quand ils ont lu Néant, il était là.
– Sous-bock, typo gothique, sur le comptoir, image nocturne.

La Pièce Unique, 3 textes en 1, a été envoyée à Lydie Turco,
photographe et réalisatrice,
entre autres de Le Docteur et la Femme médecine, documentaire de 2024,
rencontrée à La Baraque, à Rouen lors d’une soirée avec Arno Bertina.

Un Russell Banks : P U N° 249

Mis en avant

La relation de mon emprisonnement est paru en 1983 aux USA, en 1985 en France, chez Actes Sud. Traduction de Rémy Lambrechts.
Ce Russell Banks (1940-2023) du début, son quatrième, est déstabilisant après les lectures de son tout dernier, American spirits et de pas mal d’autres depuis vingt ans comme Affliction, De beaux lendemains, etc.
On est là dans une reprise du style, et de la forme inventée au XVII ème siècle par les Pélerins emprisonnés. Ces écrits détaillant les souffrances du prisonnier étaient destinés à être lus à voix haute pendant les services religieux.
Bien qu’il ait écrit d’autres romans historiques,
et que ce texte soit ou pas parodique,
il m’a semblé étrange dans sa bibliographie.
Quoique…
Pourquoi pas…
dans une Amérique hyper-religieuse,
dans un temps où les évangélistes tiennent le haut du pavé à Washington, lire et plaindre cet adorateur de la mort, coupable de fabriquer des cercueils…

Quelques Poèmes Express issus de ce court livre :
– L’aube advint contre le flanc de la maison et apparut l’inquiétude.
– Mère silencieuse et invisible. Père-colère.
– Il était vivant, homme du temps, un des remarquables, au destin stupéfiant.
– Il fallut fonctionner : conversations, espérances et comportement.
– Nous nous attardions à table, ventrus, rubiconds banqueteurs, jour et nuit.
– Une distance me séparait à présent de moi.
– Déchirer les muscles est toujours gratuit, et pur acte de fous ou de brutes.
– Il ne reste plus qu’à se retenir de faire.
– Aux morts, l’usage des vivants.

Ce trois textes en un sera envoyé, par jeu, à son dernier traducteur, Pierre Furlan.

Un Frédéric Berthet : P U N° 248

Daimler s’en va, paru la première fois en 1988 chez Gallimard, puis à la Table ronde, avec une préface de Jérôme Leroy, est le seul roman écrit par Frédéric Berthet (1954-2003). Il a par ailleurs écrit nouvelles et essais.
Le ton du livre : un humour totalement décalé et – mais c’est moi qui le dis… et je suis sans doute sentimentalement influencée par son suicide … un 25 décembre … – du désespoir.
Citation : P 116 :  Ralph « avait développé » … »une théorie littéraire  » : « selon lui, le narrateur devait toujours être perché sur la branche d’un arbre au bord d’une route et, quand le personnage principal passait (au volant d’une voiture décapotable blanche, avec la radio à fond), se laisser tomber sans bruit au fond des sièges arrière, quand ils existaient. Outre le fait que, dans ces voitures, les sièges arrière n’existent qu’une fois sur deux, je me souviens aussi de son opinion selon laquelle, je cite, il y a à peu prés autant de ressemblances entre un artiste et un critique qu’entre un mérou et le directeur d’un institut océanographique. »

Quelques « Poèmes Express » venus dans, et de Daimler s’en va :
– Sujette, Eve de son Adam, pauvre type.

– Pour mieux danser en prenant appui sur l’autre, l’un accepte que l’autre se rendorme.
– Quelqu’un retenant un fou rire jouait à la roulette russe..
– Respire l’odeur d’une lettre. Regarde-la. Essaie.
– Boire un grand verre d’eau : un noyé dans l’eau se met à rire.
– Wenders en larmes – le rêve était d’une netteté parfaite – remplissait mon verre.

Cette Pièce Unique, 3 en 1, n’a pas été offerte
mais déposée à la médiathèque Oscar Niemeyer du Havre, à B, sur l’étagère entre Henriette Bernier et Jean Berthier .
Il n’y a évidemment aucune cote, et si on veut le prendre, on peut…

Un Sigrid Undset : P U N° 247

Pas mon premier livre lu de l’autrice norvégienne Sigrid Undset (1882-1949). Jenny était le premier.
Ici, il s’agit de deux nouvelles : L’âge heureux et Simonsen. Elles font partie d’une première manière, qu’elle a nommée « romans de nos jours », la seconde manière étant celle qui lui vaudra le Prix Nobel de Littérature en 1928 : des romans historiques qui remettent à la mode le Moyen-Age.
Sigrid Undset est une femme libre, combattive, dans sa vie personnelle, comme dans les événements internationaux. Elle quitte la Norvège après l’invasion allemande et l’arrivée au pouvoir du régime collaborationniste Vidkum Quisling. En Suède puis aux USA, elle se met au service de la résistance norvégienne de l’extérieur. Elle y fait de nombreuses conférences, est extrêmement populaire. Elle revient dans son pays et sa maison dévastés en 1945. Elle continue à écrire mais elle est malade.
Pour moi, elle est sujet d’étonnements : elle a reçu un salaire d’écrivain à vie vers 1921 (quelle belle idée !), s’est convertie au catholicisme en 1924 après avoir été si en dehors de la morale bourgeoise.

Dans L’âge heureux, le personnage principal est une jeune femme pauvre qui veut réussir au théâtre. Elle joue, a du succès mais aime et est aimée d’un jeune homme qui souhaiterait qu’elle quitte la scène. Elle le fait, a un enfant…
Dans Simonsen, un homme peu doué pour le travail, vit hors-mariage et a une enfant avec une couturière. Son fils d’un premier lit, embourgeoisé et influencé par sa femme, certes laide mais riche, l’envoie dans un village lointain. Il y part seul…
La norme, la bienséance comptent dans ces textes du début du XXème siècle, comme dans Jenny.

Quelques Poèmes Express nés de ces deux nouvelles :
Le vieux connaissait tout le monde ; mais surtout aurait préféré ne pas.
– Perles bleuâtres dans le rouge foncé de son manteau par un matin d’hiver.
– Dans la chambre noire, sensible, un monde mort.
– Sans les autres, on est privé de sujets.
– Le désir triomphe d’un corset.
– Chambre froide et petits corps…
– Accepter la main posée sur la tête, ne pas… se débarrasser du sentiment.
– Elle se tenait dans l’épaisseur de l’horloge… et commençait à glisser.

Ce Sigrid Undset est offert à la douce Estelle Rocchitelli, sortie du Master de création littéraire du Havre, autrice de Après la brume, trouvable en Pocket,

Un Peter Handke : P U N° 246

Encore un premier !
A croire que je ne lis pas !
L’heure de la sensation vraie de cet auteur autrichien a été publié en Allemagne en 1975, en France, chez Gallimard en 1977. Traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.
Cela a été porté à l’écran en 1988 sous le titre Ville étrangère par Didier Goldschmidt, fils du traducteur, avec Niels Arestrup dans le rôle principal.
Gregor Keuschnig est un homme arrivé, attaché de presse à l’ambassade d’Autriche à Paris.
Il vit deux jours dans une sorte de crise, en homme clivé … et plutôt désagréable, entre autres avec les femmes… Crise professionnelle, familiale, personnelle qui aboutit à un possible nouveau départ, moins fabriqué, plus en phase avec ses origines.

Quelques Poèmes Express issus de ce Peter Handke :
On entend un coup de frein mais remarqué trop tard sans regarder.
– Il n’existe pas d’obligation de continuer à vivre, chairs et tendons.
– Tout était misérablement normal. Quotidien, ce qui lui faisait du bien.
– La rame roulant plus lentement le long d’un chantier, il vit tous ces visages.
– Il pensa à comment il avait couché avec elle, mains, hanches, sans sentiment.
– Un fantôme dépose plainte contre ce monde au lieu de disparaître.
– Dans l’immeuble en face, une femme, cuisses et seins, derrière la vitre.
– Il n’allait pas se raconter d’histoire : fini de se montrer nu.
– Il sentit sa propre sueur. puis d’une femme élégante – chacun révélait qu’il vivait –

Cette Pièce Unique  3 en 1 est envoyée au traducteur actuel en France de Peter Handke : Julien Lapeyre de Cabanes. Dernier livre sorti, en novembre 2025 : Tête à tête. Une conversation.

Un Sorj Chalandon : P U N° 245

Retour à Killybegs, paru en 2011,
est la Pièce Unique N° 245.
332 pages en Livre de poche,
Grand prix du roman de l’Académie française 2011.
Raphaëlle Leyris (dont j’aime toujours les choix) dans le monde des livres, en disait à l’époque : « Retour à Killybegs n’est pas qu’un complément à Mon traître : plus puissant, plus subtil, c’est l’histoire d’une âme rendue grise par la contingence, la fatique et la soif de paix. ».

C’est l’Irlande, les Britanniques, les catholiques, les protestants, la résistance, la compromission,

les morts en prison, ou dans des combats, ou par des bombes.

Voilà quelques Poèmes Express issus de ce livre :
–  Cette nuit-là a appartenu à l’armée, la guerre sans jugement.
– Une famille menée par la foule, enfouie contre elle.
– Regard dur, il parlait en claques.
– Elle parlait, la salive suppliait. Le silence était bousculé.
– En lettres noires, à la peinture haineuse, une insulte.
– Un parti saccageait la phrase et des milliers se rebellaient.
– J’avais peur. Les filles arrivaient, un rire plein le ventre.
– Je ne sentais plus. Je n’entendais plus. Tête en peur.
– J’étais noué dans le noueux de l’armée.
– J’ai senti la foule. Son minuit.
– Pas l’autoroute mais des chemins de terre. La pluie contre les vitres.
– Le froid, tellement. Couchée avec pull et chaussettes.
– Deux mains contre sa poitrine. Un rêve en sueur avec des cris.
– Si vous avez quelque chose à quitter, dépêchez-vous.
– La presse s’adressait à mon silence. Enfoncé en bas de page.

La Pièce Unique N°245 est offerte à C. Le G. une grande lectrice.

Un Colette : P U N° 244

Bon, me voilà enfonceuse de portes ouvertes : tout le monde le sait et l’exposition qui vient de finir à la BNF le prouve :
C’est une merveille d’écriture.
Un fabuleux choix d’adjectifs.
Une incroyable gamme de couleurs et de matières .
C’est Colette (1873-1954)
et, plus particulièrement, Sido, suivi de Les vrilles de la vigne, paru chez Hachette en 1961. Ses pages sur les chiens, les chats, la nature, les femmes. Et surtout sa description sociologique dans le dernier texte, Music-halls

Quelques Poèmes express issus de ce magnifique recueil :

– Ce rouge, ce violet se réfugiaient dans les fraises, les cassis et les groseilles.
– Une zone échappait : terres inconnues et brumes sur étangs.
– Pour fuir l’humide verdure étouffante, la maison demeure rigueur.
– Il traitait légèrement la vie, par échappées.
– Odeur de beau papier Vergé crémeux…il m’en faut.
– ça fait du bien, la musique, analgésique qu’on s’applique.
– Je me lamente des nuits entières, je n’ai plus de muscles, de dents.
– Elle a l’air oubliée là, lit défait.
– Dans la demi-obscurité d’un aquarium…descend une cigarette.

Un Douna Loup : P U N°243

 Boris 1985 a été publié chez Zoé en 2023.
Le premier livre de Douna Loup était paru au Mercure de France en 2011 et avait reçu les prix Schiller découverte, et Michel-Dentan.
Avec Boris 1985, c’est la première fois qu’elle dit JE.
Elle conte la quête de la vérité sur la disparition de son grand-oncle, Boris Weisfeiler dans le Chili de Pinochet.
Ce mathématicien, né en URSS, exilé aux USA était un pro de la rando.
On a dit de lui qu’il s’était noyé… Son corps n’a pas été retrouvé…
40 ans après, faire émerger la vérité n’est toujours pas facile.

Quelques Poèmes Express issus de Boris 1985 :
– J’ai rendez-vous avec une brute. Réel glacé.
– Pas question de s’approcher des souvenirs.
– Au bout d’années décachetées, fin de sa vie.
– La communauté des disparus gratte le ciel.
– Ils n’ont aucun intérêt à dire la vérité. Ils l’ont éliminée
– Cesser de pardonner : inscriptions-cris des vivantes.

Cette Pièce Unique est offerte à Marie-Hélène Calvignac, historienne de l’art, rencontrée à Bâle, qui a un peu conté ses liens avec le Chili.

Un Hélène Frappat : P U N° 241

Encore un premier, mon premier d’Hélène Frappat : un récit,
Trois femmes disparaissent, paru chez Actes Sud en 2023,
trouvable maintenant en Babel.

Une histoire de cinéma et d’invisibilisation,
de relation à son image, aux hommes,
de toxicité, de mise en danger,
de famille, de femmes.
Cela commence avec Tippi Hedren, Alfred Hitchcock  et un désir, mauvais de n’être pas partagé.
Se poursuit avec Melanie Griffith, fille de Tippi,
S’achève avec Dakota Johnson, petite-fille de Tippi.
Hélène Frappat a déjà travaillé et sur le cinéma et sur le féminisme, ainsi : Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes ( éd. de l’Observatoire – 2023 ) à partir du film Gaslight , 1944, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer.

Quelques Poèmes Express issus de Trois femmes disparaissent :
_  Délibérément, elle se retirait des phrases.
– Entrer dans quelqu’un, y glisser nécessite un travail.
– Les blondes font des merveilles. Une brune le reconnait.
– Il m’a regardée droit dans la colère.
– La fille gémit. Vrai 
meurtre vrai sang vrai râle.
– Si vous êtes exposé à des écrans, demandez à être examiné.
– Des filles et des femmes : dédale de remplaçantes.
– Peluche rose, décapotable verte et juke-box.

Cette Pièce Unique est offerte à la plasticienne Claire Le Breton qui passe de projets en projets, souvent en lien avec Le Havre ( containers, colonnes d’Auguste Perret …), de matériau en matériau : papier, bois, béton, tampons …

Un Pierre Demarty : P U N° 242

Mort aux girafes de Pierre Demarty, paru au Tripode en 2021 semble né d’un pari : faire un livre en une seule phrase. Pas de points DU TOUT sur 194 pages. Une dérive, un glissement.
Des registres de langues différents.
On peut avoir l’impression d’être dans un film noir français années 50 comme se retrouver dans un texte de spécialiste en architecture (p 40).
Cela commence avec une épigraphe de l’écrivain Frédéric Berthet, puis on retrouve un Frédéric Berthet à Bar-Le-Duc, cherchant un hôtel.
Cela passe par l’histoire du caoutchouc et
cela aboutit à Sophie la girafe.
C’est donc assez dingue.
Mais le retournement de la fin est complètement étonnant,
d’une vraie intensité dramatique alors que l’humour était la note principale.

Pierre Demarty, né en 1976, avait déjà écrit trois livres avant celui-ci. Pas d’autre depuis, semble-t-il.

Quelques Poèmes Express issus de ce Mort aux girafes :

– Dans le maréchal, un asticot, car il était mort.
– Famille nombreuse installée dans quelques rangées : charivari familial, c’est humain.
– Il nourrissait une légère obsession pour l’hôtel : petite étincelle quelques heures à peine.
– Tout chasseur de grands squales, à Bar-Le-Duc, s’ennuie.
– Un fade petit bourgeois s’affiche en édition de poche.
– Passagers invités à ne pas descendre, faut pas, interdit.
– La modestie n’était pas la plus flagrante des qualités du bruyant.
– Sauter à pieds joints entrechoque torse, cuir chevelu et trottoir.
– Songer à semer la panique le moment venu, la nuit, toujours.
– Le solitaire discret à la main douce se mêle aux onanistes dominicaux.
– Un vieux, pris en flagrant délit de cocotte en papier, c’est parti, rien ne peut l’arrêter.

La Pièce Unique N° 242 est envoyée à Pierre Demarty, bouteille à la mer aux bons soins des éditions du Tripode.