Archives de l’auteur : Catherine
Un Arnaud Cathrine : P U N° 106
Pièce Unique n° 106 :
Les yeux secs, premier livre d’Arnaud Cathrine, paru en 1998 aux éditions Verticales et, en poche, en J’ai Lu.
C’est une histoire de guerre civile, de peur, de décisions à prendre, de confiance ou pas, de résistance ou pas, de collaboration ou pas. On ne connaît pas le contexte. Seuls des noms, des prénoms (Odell, Hamjha) pourraient nous aider. Le style a un côté un peu emphatique quelques fois, surtout si on le compare avec son dernier livre paru : J’entends des regards que vous croyez muets (éd. Verticales 2019).
Voilà des Poèmes Express issus de Les yeux secs :
– Fermer, ouvrir. L’odeur venait d’une sueur.
– Les hommes passent la grille et envahissent le tapis.
– Je repense à un soir, un dîner, un air inquiet.
– Nous ruer l’un contre l’autre et ramasser la frayeur.
– Faire taire les cernes.
– La lame dans le cervelet rempli.
– Ils terminèrent le temps.
La P. U N° 106 est offerte à Isabelle Letélié, efficace animatrice d’ateliers d’écriture, journaliste et auteure.
Un Cynthia Ozick : P U N° 105
Avant d’écrire ceci, j’ai relu le texte si incroyablement positif de Jean-Pierre Suaudeau. Qu’il en soit encore remercié !!!
Je rajouterai juste que ces Pièces Uniques me sont un moyen de découvrir des livres de l’histoire littéraire, parus il y a longtemps, dans un monde où sortent des centaines de textes qui poussent les précédents dans l’oubli. C’est une façon de dire ma croyance en une littérature patrimoine, en un fonds inaltérable. Une façon de partager cette croyance.
OK, on s’en fout,
OK, c’est pompeux,
mais c’est ça.
La Pièce Unique N° 105 est Le châle de Cynthia Ozick, née en 1928, à New York.
Le châle est un texte court, paru aux USA en 1980 et en 1991 en France. C’est un texte incroyable, une atroce merveille. Dans les premières pages, absolument saisissantes, nous sommes en Pologne en 1945. La suite se passe aux Etats-Unis, parle de folie, de solitude et d’orgueil.
Voilà quelques Poèmes Express issus du texte :
– Entre ses seins, un bébé rond sentait.
– La bouche d’un homme en uniforme regorgeait de barbelés.
– Plastique brun déchiré, chemise passée, téléphone coupé.
– Touchez pas à un lapin, pelez un rendez-vous.
– Femme de plastique, j’ai le sentiment un peu technique.
– Le bleu de sa robe près du lit. Petit dieu des folles.
La P U N° 105 est offerte à Catherine D., collègue de radio (Ouest Track), branchée art contemporain et livres.
Un article de Jean-Pierre Suaudeau sur sa Pièce Unique ! Merci !
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créé des livres singuliers nommés « Pièce unique » et réalisés, comme on s’en doute, en un seul exemplaire. Ce livre unique vous arrive un jour au bon soin de la Poste par la grâce désintéressée de l’autrice.
semble simple : d’un livre existant, elle prélève quelques mots, quelques lettres au besoin, en les surlignant sur chaque page impaire, écrivant ainsi son propre texte, soit, ici,133 « poèmes express». Simple et cependant d’une force qui suffit à subvertir toute lecture, à dynamiter l’idée même de littérature et à ouvrir un abîme temporel sous nos yeux de lecteurs subjugués.
t répondent à un cahier des charges précis, à une série de contraintes oulipiennes ou si l’humeur créative prévaut. Et qu’importe : on se laisse guider, porter par les images qui en surgissent, amusé, ému, étonné, entraîné par le plaisir évident de l’autrice à se saisir des mots, à les faire parler, sonner, s’entrechoquer : la langue, le livre devenus terrain de jeux.
dit s’inspirer des « poèmes express » de Lucien Suel, elle procède cependant tout autrement. Lucien Suel en effet biffe, noircit sur la page du livre d’origine mots et phrases jusqu’à y substituer par soustraction son propre texte.
se contente elle de désigner sur la page les mots nécessaires à ses créations, organisant ainsi un double trajet de lecture. Le résultat n’en est que plus saisissant, au point de ne plus savoir si c’est « Campagnes de Russie » qui préexistait au texte de Hémery Bernet ou si « Ce massage de purs » était enfoui sous celui de Trassard. Le lecteur assisterait alors à une opération de mise à jour, un travail d’archéologie de la langue, de patient déblaiement. Laissant sourdre l’idée insistante qu’aussi bien d’autres textes seraient encore à découvrir dissimulés dans celui de Trassard qui les masque, textes dans le texte qu’on aurait ignorés sans l’intervention de
. C’est tout l’univers de la littérature qui est ainsi interrogé en une subtile leçon borgésienne : chaque texte en contient d’autres à l’infini, chaque livre contient à lui seul tous les livres selon une combinatoire qu’il suffit de modifier pour qu’ils surgissent. Vertigineuse expérience de lecture.
Ouest Track et nous
Un Charles Dickens : P U N° 104
Temps difficiles de Charles Dickens, a été écrit en 1854. C’ est, dit-on, son roman le plus engagé. Dans la ville industrielle de Coketown, sale et laide, se heurtent les mondes des riches et des ouvriers. Une troupe de cirque passe.
Temps difficiles est une satire où les Gradgrind, les Bounderby sont ridicules et définis par leur fermeture d’esprit, leur manque d’empathie. Pour eux, seuls les faits comptent. L’imaginaire et les sentiments sont à bannir.
C’est une fable où les nantis seront punis et auront besoin de plus petits qu’eux.
Quelques Poèmes Express issus de cette P U N° :
– Au-dessus de sa tasse de thé, je demande pardon à quelqu’un.
– On pouvait se procurer un oeil et en trouver une paire.
– Trois larmes : tendance à dériver vers l’humain.
– Le matin s’installa, enveloppé par l’été. Il s’ennuya.
– Elle attendait comme une pierre en eau profonde.
– Sauver du vide ou en parler.
– Une femme persécute un homme, le range dans la corbeille destinée à cet usage.
La P.U. N° 104 est offerte à Véro L., grande collectionneuse et consommatrice de livres.
Ouest Track et nous : le 21 juin
Un Jean Giono : P U N° 103
L‘eau vive ou Rondeur des jours, paru en 1943 chez Grasset est la Pièce Unique N° 103.
Jean Giono a là, comme toujours, des formules merveilleuses qu’on ne rencontre chez aucun autre écrivain et encore neuves en 2020 .
Il s’agi d’un recueil de 16 textes très divers, écrits surtout entre 1930 et 1937 : quelques nouvelles mais plus souvent des textes descriptifs de la montagne ou de la forêt provençales, de villages mourants, de croyances paysannes, des moments de vie : découpage de l’animal qu’on a tué, repas de viande et désir physique, moisson faite en commun : Mort du blé, en une vingtaine de pages, est le superbe rendu par l’écriture du rythme du travail, de la chaleur plombante puis des corps éreintés.
Voilà quelques Poèmes Express tirés de ces textes :
– Je finissais le soleil à la scie et tout suivait.
– L’eau coule, le cresson craque au fond.
– Il faudra se charger d’hier. Je compris ce qu’il voulait dire.
– Le ventre est là. L’odeur de la chair est là, dans les danseuses fourrées.
– Des petits pas légers dans du lait tout doux.
– On sent son âge. Il est trop. Il fait poche.
Ce Giono est offert à Marie A., lectrice, écrivante et psy ( Nobody’s perfect ).
Un Camara Laye : P U N° 102
L’enfant noir, l’autobiographie de l’enfance de Camara Laye (1928-1980), parue en 1953 aux éditions Plon, reparue en 2006 dans la même maison avec une préface d’Alain Mabanckou, n’est plus trouvable qu’en poche.
Camara Laye est né en Guinée, a étudié en France, est revenu dans son pays où il a été haut-fonctionnaire sous Sekou Touré puis s’est exilé au Sénégal. Il a alors collecté des histoires auprès de griots de toute l’Afrique de l’ouest.
L’enfant noir s’arrête au moment où il part en France. Ce qui est raconté est donc la famille, le père forgeron, les pouvoirs de la mère, l’école, les cérémonies d’initiation, le rapport à la tradition, à la croyance, mélange d’animisme et d’Islam.
Le livre, à caractère anthropologique plus que littéraire, a connu un grand succès.
Un film du même nom est sorti en 1995, coproduction franco-guinéenne, réalisée par Laurent Chevallier : une adaptation re-présentée au festival Cinémondes de 2016 : non pas une reconstitution historique, mais une transcription documentaire avec des non-acteurs dont un neveu de Camara Laye qui « tient son rôle ».
– on peut voir une vidéo sur Youtube du réalisateur… il est assez désagréable…
– A noter aussi : l’article consacré à Camara Laye dans l’Encyclopedia Universalis, écrit par Jacques Jouet, où il est moyennement sympa vis-à-vis de L’enfant noir.
Quelques « poèmes express » sortis de L’enfant noir :
– A la ville, les années dévoraient les gosses.
– J’ai peur d’un mot. Celui-là ? Non, celui-ci.
– On offrit une vérité mais que la dernière année.
– Nous nous serrions, elle soupirait. Je m’esquivais.
– Un médicament va se reposer : la douleur est revenue.
– Nous nous sommes glissés dans des circonstances et nous y sommes restés.
La Pièce Unique n° 102 est offerte à Céline D, une incroyable lectrice !
Un Jean-Loup Trassard : P U N° 101
Campagnes de Russie de Jean-Loup Trassard est paru en 1989 chez Gallimard, puis en folio mais n’est, semble-t-il, plus trouvable.
Cet auteur, né en 1933, qui se présente comme « écrivain de l’agriculture », a été une de nos nombreuses découvertes au Festival écrivains en bord de mer. Ces rencontres ont habituellement lieu autour du 14 juillet à La Baule. Sans doute, cette année, nous manqueront-elles.
Dans ce livre, Jean-Loup Trassard rend compte de 25 jours passés en Russie paysanne soviétique, sans parler russe, accompagné d’un traducteur. Il décrit et photographie des paysages, des animaux élevés, chassés, des isbas, des églises désaffectées et laides, des kolkhoziens, des repas arrosés, des fêtes cosaques, et une jolie serveuse un peu triste qu’on n’oubliera pas.
Voici quelques Poèmes Express venus de Campagnes de Russie :
– Terre poudreuse et sieste d’été dans la forêt de cinéma.
– Petits cubes de femme…transformation de produits divers en poussière.
– Les écrivains régionaux en laine beige donnent le sens.
– Des vaches après consommation, en tapis.
– On ne mange pas un fossoyeur.
– Nous souffrons des petites chaussettes blanches arrêtées à mi-jambe.
– On produit du passé, on en garde un souvenir.
– Deux tracteurs soulèvent deux nuages, petites usines qui fument.
La Pièce Unique n° 101 est offerte à Jean-Pierre Suaudeau, auteur de Les forges, un roman, livre sur un lieu de mémoire ouvrière près de Saint-Nazaire, paru aux éditions Joca Seria en 2018.

