Joyeuses Pâques
Répondre
Le mystère de la malle n°1 – et autres reportages
en 10-18 dans la série « Grands Reporters » dirigée par Francis Lacassin, 1984 .
Pièce Unique N° 173.
Mélange de reportages policiers et politiques, le recueil rassemble faits divers et problèmes bientôt mondiaux. On passe d’un crime crapuleux contre des femmes en Angleterre (1934) aux manifestations et vote dans l’Allemagne de 1932 en passant par l’Italie mussolinienne (1925) et une histoire de piraterie qui impacte une entreprise de Fécamp lors de la prohibition américaine (1924). La petite et la grande histoires vues à hauteur d’homme. Le journaliste – romancier Mac Orlan, ami de Georg Grosz et admirateur d’Alfred Döblin, rend les décors et les atmosphères de ces endroits et de ces époques.
Quelques « Poèmes Express » issus de ces textes :
– Les galets sur 3 km, des inscriptions publicitaires. On vend des sorbets.
– Suivant un camarade, il eut l’idée de visiter Melun ; il parut déprimé.
– L’inquiétude se transformait en époque. Il ne reste aucune trace de force.
– Au milieu de la rue, un brouillard. Chacun regagne ses quartiers.
– Un ver sait qu’un Bouddha gonflé fait des couchers de soleil pour salle à manger.
– Un écrivain français recrée un homme en tenant peu compte de sa femme, de la quantité de littérature qu’elle contient.
– Les filles mal nourries aboutissent à des hommes gros.
– Un petit bonheur, ce n’est pas mentir à l’émotion.
Ce » Mac-Orlan-augmenté », 3-en-1, est offert à V. G., femme de droit qui tint la librairie Polis à Rouen et aime toujours autant les livres.
LE BLOC OPÉRATOIRE / EMMANUEL MEIRIEU
Un monument pour les fracassés
En 1986, à Nanterre, Patrick Declerck ouvrait la première consultation de psychanalyse destinée aux personnes sans abri. En plus d’un repas chaud, d’un comprimé ou d’une couverture, il voulait donner à ces fous de pauvreté, ces fous de solitude et d’alcool, l’écoute d’un psychothérapeute. « Pendant quinze ans de ma vie, je me suis intéressé aux clochards de Paris. Je les ai suivis dans la rue, dans le métro, les centres d’hébergement, à l’hôpital. J’ai aidé à les soigner. Je pense en avoir soulagé certains. Je sais n’en avoir guéri aucun. »
Lorsqu’Emmanuel Meirieu adapte son récit pour la scène, il le fait exister comme celui d’un explorateur des temps modernes, parti découvrir un continent oublié, abandonné… les grands fonds des sociétés humaines aux coins de nos rues.
Il fait entendre la voix des fracassés, des sans parole et sans mémoire, dans un spectacle percutant comme une gifle, mais aussi bouleversant et poétique. Les personnages viennent se raconter sans fard et sans détour : ils se confient aux spectateurs comme s’ils parlaient pour la première et la dernière fois, et érigent peu à peu un monument à la beauté de ces hommes et femmes fragiles, un hommage qui leur ressemble un peu, vaguement de travers, d’un goût parfois douteux, presque une ruine
Voilà :
ce spectacle passe en fin de semaine.
Hier, au Fitz, les deux hommes étaient interviewés par Florence Lafond.
Ils s’entendent super bien, ça saute aux yeux ; ça fait 7 ans que le spectacle existe en « trois vies, trois décors » et Declerck dit avoir été » encore plus impressionné par cette épave » aux Bouffes du Nord que par le voilier dans la halle, la première fois.
Patrick Declerck se présente en atrabiilaire dès les premiers mots, et continue : « Je suis un normal raté. La normalité m’ennuie, m‘angoisse. Ne comptez pas sur moi pour l’optimisme en général. » (…) » L’homo-sapiens est l’être le plus monstrueux , cette espèce est une horreur. Le progrès n’existe pas. Malheureusement je suis homo-sapiens » (…) « Il faut combien de Jean-Sébastien Bach pour compenser Auschwitz ? »
Et derrière cette misanthropie affichée pour la collectivité, il y a un homme qui a travaillé pour des personnes laissées pour compte, auprès des « clodos » : « pour limiter la souffrance. On aide de jour en jour, d’heure en heure, on a prolongé la vie. J’ai une profonde admiration pour eux de parvenir à survivre dans ces conditions. Ils sont une énorme leçon du vivant » (…) » Tout ça est fragilissime, précieux. Plus ça semble dérisoire, plus c’est précieux.
Les cimetières sont pleins de winners…«
Meirieu et Declerck se retrouvent sur la nécessité de » la compassion « .
Presque au moment où la Galerne invite des auteurs de polars : William Boyle, il y a une semaine, et Thomas Mullen le 5 avril, on a beaucoup parlé de lectures de policiers/thrillers/romans noirs, de pays extrêmement différents :
– Out de la japonaise Natsuo Kirino. Son premier livre, sur une vingtaine, traduit en français, par Ryöji Nakamura et René de Ceccatty : des femmes travaillent de nuit en usine. L’une d’elles tue son mari, qui profite d’elle et de son salaire depuis des années. Toutes l’aident à se débarrasser du corps. Un thriller certes mais aussi de la sociologie…
– Tout n’est pas perdu de Wendy Walker, le premier roman paru en 2016 chez Sonatine de cette avocate du Connecticut. Traduction Fabrice Pointeau. Le héros-narrateur est un psychothérapeute. Si on croit qu’en supprimant le souvenir du traumatisme, tout ira bien, on fait une grosse erreur !
– La face nord du coeur de Dolorès Redondo, traduit par Anne Plantagenet. Auteure du Pays Basque Espagnol où elle a implanté une trilogie – Trilogie du Baztan, traduite par Marianne Millon – très ancrée sur les croyances, D. Redondo est, avec ce livre, passée à la Nouvelle-Orléans. Le tout est trouvable chez Folio Noir.
– L’île des âmes de Piergiorgio Pulixi , traduit par Anatole Pons-Reumaux, éditions Gallmeister, 2022, se passe en Sardaigne et évoque des traditions rituelles sataniques.
– La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic, traduction du croate d’Olivier Lannuzel, éditions Agullo, 2022 : une jeune femme tue sa belle-mère.
Que les romans noirs soient des reflets de société, qu’ils nous fassent voyager dans des temps et des lieux lointains, qu’ils nous apprennent des choses sur le monde et ses différences est évident. Pour le prouver, encore quelques noms d’auteurs français : Caryl Ferey, Hervé Le Corre, Sandrine Collette ou encore Jean-Patrick Manchette, Jérôme Leroy, Hugues Pagan…
Le prochain Chat Bleu est prévu le 20 avril, à 18h30

Autobiographie de mon père est la Pièce Unique N° 172. Ce texte est paru en 1987 et a été réédité chez Autrement en 2021, avec une postface de J.B. Pontalis : extraits : » Une lettre à un père ou une lettre à un fils ? » (…) « Ce livre aurait-il deux auteurs ou, ce que je crois plutôt, est-il un livre sans auteur ? » ( et citant Pierre Pachet : ) « La parole de mon père mort demandait à parler par moi comme elle n’avait jamais parlé, au-delà de nos deux forces réunies. ».
Ce livre conte la vie du père, sa formation, l’exil, la judéité, la guerre, le (non) lien à la famille puis la maladie : p 195 : « Je suis pleinement présent à moi-même, mais chacune de ces présences tend à s’isoler radicalement de la précédente ; et la suivante l’effacera. Pourquoi faut-il que je ne connaisse personne qui tolère la discontinuité que j’habite ? » L’homme n’est pas aimable, porteur des préjugés de son temps et de son sexe : autorité du mari et du père, dépréciation de la femme et incommunicabilité avec les siens, bien avant d’être atteint par cette pathologie.
Pierre Pachet écrit ce défaut d’amour, répare cette non-communication après la mort du père.
De ce livre, sont sortis des « Poèmes Express » : exemples :
– Privé de la fiction un univers était évidemment hostile.
– Ce double : je l’avais fui et ne désirais pas retrouver le moi.
– Attendre d’avoir, avoir peu, avoir eu.
– Renversées, elles avaient perdu la main. Je ne sais si j’ai déjà mentionné la main.
– Entre des terrasses de café, un bain d’odeurs.
– Puisqu’il faut passer d’un système à un autre, on se fait double.
– N’avancer qu’en sourdine, par la bouche, par des phrases.
– La violence de la charcuterie sort de ma bouche, dégorge, tiède.
– J’ai peur, il est tard, on a juste la possibilité d’apercevoir des indifférents.
Autobiographie de mon père, « complété » par ces « Poèmes Express » et des informations quotidiennes ricocheuses est offert à Alain Amirault qui, dans les années 2010, membre de l’association Détournements, a co-créé le festival Poésie dans la rue à Rouen.
Comme nous existons de Kaoutar Harchi, Actes Sud, 2021 : récit autobiographique d’une chercheuse en sociologie. Seule enfant d’un couple marocain venu travailler en banlieue de Strasbourg, elle conte leur volonté de la voir utiliser l’ascenseur social que fournit alors l’école, sa scolarité auprès de fillettes blanches racistes dans un établissement du centre ville, les vacances au Maroc où ils ne peuvent pour continuer, que mentir sur leur vie en France qu’ils présentent comme idéale.
L’usine de Hiroko Oyamada, éditions Christian Bourgois, 2021. Traduction de Sylvain Chupin. Le livre était paru à Tokyo en 2013.Tout cela était accompagné d’un excellent baume de Venise.
La suite, bientôt.

Sur Ouest-Track radio : le 12 mars, à Viva Culture et en podcast vous pouvez entendre
– si vous avez moins de 5 minutes, mon intervention, au début de l’émission, sur Joris Karl Huysmans
– si vous en avez 10 autres, le début du cycle de Catherine Désormière sur Deborah Levy
– si vous en avez 35, toute l’émission avec Annie Drogou interviewant la créatrice de « La Causerie »

Une lecture au long cours : La ferme africaine de la baronne Karen Blixen, 497 pages en Folio, a été lue du 3 juin 2022 au 22 février 2023, à raison d’une double page par jour.
Le livre paru au Danemark en 1937 et en France en 1942 chez Gallimard, dans une traduction de Yvonne Manceron, conte les 17 ans (1914-1931) de vie de l’auteure (1885-1962) en Afrique. Continent qu’elle a adoré et a dû quitter, sa plantation de café au Kenya n’ayant jamais été rentable. L’histoire est connue – et « romantisée » – par le film de Sydney Pollack, Out of Africa, sorti en salle en 1985. Le texte, un presque journal, dit son existence auprès des « nègres », Kikuyus et Masaïs, des Somalis, de ses chiens, de ses chevaux, évoque ses parties de chasse, sa vie mondaine, la manière dont le colon traite les populations, venant par exemple jusqu’à la ferme pour interdire leurs danses lors de son départ.
Quelques uns des « Poèmes Express » qui en sont sortis :
– Un sourd insistait pour trouver un écho.
– Les choses s’offrent une valeur historique.
– J’avais obtenu un mot que rien ne pouvait dépasser : « ardeur ».
– J’imagine un archevêque en safari quand la bête l’observe.
– Presque vierge, sans chagrin, vierge vieille, on pénètre, on n’enlace pas.
– Dieu n°3, reviens.
– Bête à recevoir le nom d’une bête, il sera aperçu un jour, au zoo.
– Un mot se remet entre les mains de son récit.
– Nous avons un personnel-poupées russes. On les installait en plein air. C’était magnifique.
– Les femmes douces et gaies étaient le soir des noces sans protection.
– Crachat, pantoufles, canne et mort.
– Il était mort en sortant de son auto, de l’histoire ensuite.
– Quelques minutes ne tardèrent pas à atteindre le bout d’un moment.
– Un jour j’ai dit 500 fois « boeuf » et « boeufs ».
– Des marins ont leur double au fond de la mer et de temps en temps habitent au fond de nos yeux.
Cette Pièce Unique est offerte à Claire D., maintenant photographe et voyageuse.

Epouvante et surnaturel en littérature de H. P Lovecraft (1890-1937) est un essai, écrit entre 1925 et 1927, paru pour la première fois dans une revue qui n’eut qu’un numéro, The Recluse.
De son vivant, Lovecraft n’a publié ses nouvelles que dans un « Pulp »: Weird Tales. Et ce n’est que deux ans après sa mort qu’est créée la maison d’édition Arkham House, pour faire reconnaître son oeuvre.
Cet essai est une histoire du « conte fantastique » « aussi vieux que la pensée humaine ». Le panthéon personnel de Lovecraft est constitué de Lord Dunsany, Arthur Machen, Montague Rhodes James, plus intéressants encore selon lui que les justement reconnus Ambrose Bierce, Nathaniel Hawthorne et, évidemment, Edgar Allan Poe.
Quelques « Poèmes Express » tirés de ce texte :
– Renforcer une frayeur grâce à des images de fin de paysages.
– La mode captiva les plus sophistiqués des squelettes.
– Les allusions allusives ne présentent rien au lecteur inattentif.
– Eclate un rire immense surgi d’un très ancien cimetière.
– Peupler le pays avec une multitude de petits Dracula semble original.
Cette Pièce Unique, 3 livres en 1, est offerte à Emma Doude, en master de création littéraire à l’ESADHarR, master sous la direction de Frederic Forte.
En parallèle du post-apocalyptique Brian Evenson L’antre aux éditions Quidam, ont été évoqués : Barjavel et son Ravage, paru en 1943, Malevil de Robert Merle, Emily Saint-John Mandel : Station eleven, le dernier Laurent Gaudé : Chien 51, et autres Damasio.
Ensuite, il a beaucoup été question de la famille, de sa toxicité, dans des romans français :
– Les enfants endormis d’Anthony Passeron, 2022, éditions Globe, Prix Wepler : un oncle atteint du sida au début de la pandémie, dans les années 80. Le déni de l’entourage, dans un milieu de commerçants de bouche en province.
– Ceci n’est pas un fait divers de Philippe Besson, 2023, Julliard : Un féminicide du point de vue des enfants. Inspiré de faits réels, un « crime de propriétaire » dit l’auteur, »pas un crime passionnel ». Et donc « un fait politique » dont le roman peut « faire prendre conscience ».
– Même sujet et même point de vue dans Le cri du sablier de Chloé Delaume, auto-fiction parue en 2001, prix Décembre, trouvable en Folio. La langue de Chloé Delaume est remarquable.
– Les sources de Marie-Hélène Lafon, 2023, éd. Buchet-Chastel : là encore, un mari violent, mais cette fois la femme s’échappe avec ses enfants. Trois chapitres : de trois acteurs et trois temps de cette histoire : la femme lors de son mariage, de la vie à la ferme, le mari une vingtaine d’années après et la fille après la vente de l’exploitation. Cela se situe dans le terroir, en moyenne montagne et « la ciseleuse » qu’est M.H. Lafon suggère plus qu’elle ne dit.
– Une somme humaine de Makenzy Orcel, éditions Payot et Rivages, 2022 : le deuxième volet d’une trilogie : une autre superbe langue autour d’une autre vie terrible, celle de la narratrice, une femme morte.
– On a pu parler de Annie Ernaux et de l’essai du sociologue Gerald Bronner : Les origines. Pourquoi devient-on ce que l’on est ?, éditions Autrement, 2023 : sur les transfuges de classe et « la honte » ressentie, ou pas, vis-à-vis de sa classe sociale.
– Les yeux de Milos de Patrick Grainville, en collection Points : roman plein de réflexions sur l’art et les musées, autour de Picasso et de Nicolas de Stael. A Antibes, un étudiant fasciné par ces deux peintres, fascinant par son regard.
Enfin, dans deux romans étrangers :
– encore une histoire de famille mais traitée en thriller : La chute de la maison Whyte, de Katerina Autet, éditions Robert Laffont, 2020. Prix des Enquêteurs.
– A prendre ou à laisser de Lionel Shriver, traduit par Catherine Gibert, chez Belfond. Son dernier livre, pour lequel elle est venue au festival le Goût des autres, au Havre, en janvier. Un couple se promet qu’ils se suicideront quand ils arriveront à leurs 80 ans. L’écrivaine explore les différents scénarios…
Prochain Chat Bleu, jeudi 9 mars, 18h30