
Pierre Mabille et la P U N° 125 :


Ainsi passe la gloire du monde a été écrit pour la France. Paru en 2019, aux éditions Anne Carrière, le livre est le dernier élément d’une trilogie d’auto fiction. Tous les textes de Robert Goolrick sont traduits par Marie de Prémonville.
Cet auteur américain, né en Virginie en 1948, écrit là un vigoureux exercice de style sur Trump et les Républicains, alors qu’ils sont au pouvoir. Il a brièvement côtoyé Trump, a bien connu les Républicains du temps de sa splendeur, lorsqu’ il était trader.
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Voilà quelques Poèmes Express venus de ce dernier Goolrick :
– En dépit de la certitude qu’il n’y aura pas d’après, le pays rêve de cercueil avec lampe.
– Le blanc de petits moutons glisse vers le bord du précipice.
– Les femmes se décolorent elles-mêmes, remplies de gamins.
– Il avait un père : un petit tas bien rangé.
– Sur le tabouret, lunettes en écaille et robe à smocks. Biscuits sur une table.
– Assez rare, l’amputé-Dieu.
– En coton frais et cachemire abandonné.
Cette Pièce Unique N° 126 est envoyée à Valérie Schmitt, une des chevilles ouvrières de Normandie Livre et Lecture. On la retrouve avec plaisir quand les salons comme Livres Paris, Epoque à Caen, sont en présentiel…
Diego Marani : Nouvelle grammaire finnoise. Paru en 2000 à Milan, ce livre a été traduit en 2003 chez Payot et Rivages. On ne trouve, semble-t-il, qu’un autre roman de cet écrivain en français.
On est en 1943, entre Trieste et Helsinki. Un homme, gravement blessé, a perdu la mémoire. Un médecin l’envoie en Finlande sur la foi d’indices qui se révèleront erronés. Il apprend le finnois, cherche son identité.
Voilà quelques Poèmes Express qui en sont issus :
– Rencontrer un fonctionnaire, le prendre sur la jetée. Deviner son embarras.
– Des phrases toutes faites, il ne restait que l’air. Rien.
– Moi aussi je suis allé jouer tout près des harengs en cuir brillant.
– Quelques soldats commençaient à se décomposer sans s’occuper des infirmières.
– Quand leur fils meurt, ils restent assis sur le mort.
– Des odeurs séchées sur le bord de la tasse et une envie de vomir.
– Un jour pour faire la guerre, sa vie pour en parler.
Cette Nouvelle grammaire … est envoyée à Pierre Mabille, peintre, auteur d’un Antidictionnaire ….
( Antidictionnaire des couleurs, éditions Unes, 2020 : beau et drôle )
La lenteur de Milan Kundera est la Pièce Unique N° 124. Paru en 1995, c’est son premier livre écrit directement en français.
Et mon deuxième Kundera.
Il y a très longtemps, avant que ça ne devienne un sport (inter)national, dans je ne sais plus quel texte, je l’avais trouvé sexiste.
Ce livre ne me fait pas changer d’avis.
Sans doute peut-on le voir autrement : la postface parle d’humour. Véra, vraie épouse de l’écrivain, et personnage du livre, dit à l’auteur-narrateur : P 110 : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. ». Oui, c’est sûr, c’est une farce. Oui, il parle très bien, sur ce mode, de l’ego des intellectuels. Mais, sur les rapports homme/femme, c’est du lourd : la femme est juste orifices à pénétrer, vite fait, sans préliminaires. Oui, c’est une farce, l’homme n’y arrive pas… mdr
Poèmes Express qui en sont issus :
– Le manque d’inspiration n’est pas une barrière. Le con nomme tout.
– C’est là le temps : un lendemain entre dans le souvenir.
– La certitude d’être sa propre parodie.
– Un danseur étudiant son art sait faire un geste, parie qu’il en a d’autres.
– Les sans visages pourraient plaire à un invisible.
– La scène finale préfère faire semblant de comprendre le sens de la suite.
– Etre puis déposer sa vie dans un vieux.
La Pièce Unique N° 124 sera envoyée à Anouk Langaney,
auteure de polars (mais pas que)
qui manie l’humour
et qui, en tant que femme,
me dira si j’en manque vis-à-vis de Kundera …
« J’aime beaucoup beaucoup mon cadeau, je l’appelle ainsi. J’adore Danube et j’aime les Folio. En général, j’adore les paperolles, les bouts de papier collés, les coupures de journaux. Le papier, les ciseaux, la colle. J’aime beaucoup les dispositifs (une date, une citation, le stabilo). J’adore voir se mélanger des écritures manuscrites, dactylo, couleurs. Il y a là un autre livre à lire, que vous avez construit à partir du premier.. C’est le principe du livre ouvert aux possibles dont parle Eco. C’est faire du beau avec le livre, j’aime beaucoup le livre comme objet.
C’est un livre unique, comme les livres pauvres. J’adore l’idée du livre pauvre. Enfin, c’est un objet que vous m’avez donné, pour moi. En art, en général, j’aime beaucoup la notion (rare) de don. Le Je te donne. »
Le mystère est donc levé ! Merci à C H B pour ce geste poétique. Je découvre, du coup, le site des éditions Rue du Départ et cette pratique qui me ravit : envoyer des livres choisis, de manière anonyme, après en avoir fait, ainsi, des P U, des pièces uniques. Très heureuse d’avoir l’une d’entre elles dans ma bibliothèque !

La Pièce Unique N° 123 est le court roman La tête de Lénine de l’auteur russe Nicolas Bokov (1945-2019). C’est un texte irrévérencieux, très drôle, paru d’abord en samizdat en URSS, publié une première fois en français en supplément de La quinzaine littéraire, et trouvable maintenant chez Libretto, traduit par Claude Ligny.
Un récit déjanté, de l’humour en pleine période communiste. On assiste entre autres à « un forum de Lénines » d’ « un millier de personnes » où le personnage principal porte le n° 666…
On peut écouter Nicolas Bokov interviewé par Jean Lebrun sur France Inter en 2017. On entend son français parfait et sa vie plus qu’étonnante : dissident, émigré, pèlerin, s d f, « homme de caverne » (celle où il a vécu puis celle qu’il a créée : sa maison d’édition)
Quelques Poèmes Express qui en viennent :
– Au plus vite, coucher le saint au lit et s’y tortiller.
– Se moquer de l’existentialisme français qui avait tenté d’aborder un garde-pêche.
– J’avais le coeur public ; il en va tout autrement aujourd’hui.
– Bouleverser un regard, s’ouvrir à un gros d’âge mûr.
– Les quatre coins dormaient chez toi, confortablement derrière la tenture.
– Vérification d’un champ enneigé. Excitation à l’hôpital.
– Les autres, là, on en a autant qu’on en veut.
Ce N° 123 est envoyé à l’auteur Pierre Barrault qui, dans ses écrits, comme dans ses dessins, manie l’absurde le plus réjouissant ! De lui, chez Quidam, on peut trouver Catastrophes, sa 4ème publication.
Autres Poèmes Express venus de Danube de Claudio Magris :
– Plus loin coule un petit soleil couchant, se taille un grand général.
– Courbes des moines, rotondité du curé.
– Au moment de sa mort, elle était tombée d’un livre.
– Eternellement pharaon, l’opiniâtre enraciné dans son musée.
– L’histoire décide, se nourrit de mites et de destins.
– Un opéra a de tragique la couleur de la poussière.
– La révolution fait le vide dans nos enfants.
– Il y a quelques années l’éternité a eu tort de s’en aller.
– Les éléphants s’envoient des torgnoles et moi, je me demande où je suis.
– Les enfants boivent les femmes. C’est l’abandon total à l’écoulement sans fin.
Cette Pièce Unique est destinée à une spécialiste de « géographie littéraire » qui travaille sur un autre fleuve, la Seine : Sonia Anton, maître de conférence à l’Université du Havre, membre du GRIC (Groupe de Recherche Identité et Culture).
Elle est l’auteure, entre autres, d’une cartographie littéraire du Havre et de Promenade littéraire au fil de la Seine.
Danube de Claudio Magris, paru en Italie en 1986 et en France deux ans plus tard est la Pièce Unique N° 122. En 1990, prix du meilleur livre étranger, cet essai nous emmène de la source (ou plutôt des sources) de ce fleuve au delta. Magris se fait géographe, historien des territoires parcourus et de la littérature. Il y a alors encore deux parties d’ Europe, pas encore de guerre en Yougoslavie. Et le livre montre bien, à travers les différents peuples venus et installés là, combien toute paix est précaire, voire impossible.
Poèmes Express qui en sont issus :
– Quelque chose dans les livres d’enfance était du temps pur, refermé sur soi.
– Les flâneurs se plaisent, toutefois ne parviennent à rien.
– La vie enseigne l’art militaire de la séduction, et l’amour quelquefois.
– Portraits de famille dessinés par les siècles, clapotis absolus.
– Dans le nez, l’air. Dans les pantalons, architecte, savant, imprimeur et restaurateur.
– Les ruines racontent, la barbarie regarde, la frontière domine.
Le livre est si épais – la Pièce Unique a été commencée mi-juin 2020 – que beaucoup de Poèmes Express paraissent « possibles / sympathiques ». De ce fait, on y reviendra dans un prochain post.