Un Yannick Haenel : P U N° 229

 La solitude Caravage
de Yannick Haenel, paru en 2019 chez Gallimard et trouvable en Folio
est un livre d’histoire de l’art mêlé à un récit d’apprentissage.
Le point de départ est la rencontre avec le désir.
Désir de l’auteur, à 15 ans, pour une femme peinte.
Désir né d’un détail en noir et blanc d’une reproduction, un visage dans un livre d’art.
Puis les retrouvailles, quinze ans plus tard, dans un musée : la femme fantasmée est Judith et elle est en train de tuer Holopherne…
L’émotion originelle et rejouée entraîne l’écrivain dans le travail et la vie de Caravage (1571-1610).
Et, dans plusieurs tableaux, Haenel retrouve la même femme.
Celle qu’il voyait douce, tue.
Celle qui est peinte dans d’autres toiles en sainte est une courtisane.
Haenel enquête et donne des éléments pour saisir le Caravage
dans ses émotions et dans son siècle.

Quelques Poèmes Express issus de La solitude Caravage :
 
– J’étais soldat et, d’un geste froid, taillai un coeur.
– Le feu d’un visage me suffisait ; j’étais heureux.
– Des bourreaux s’acharnent, des bouches crient, un visage geint.
– Les pierres précieuses ; cette opulence si profane, exclusivement matière.
– Scintille la femme déshabillée : seins, croupe, hanches giclent.
– On n’y voyait rien. Un paquet de lueurs, un éclat cru.
– Sable de l’engrenage, le médiocre.
– Offerte la couleur, des ocres dans des bleus pour peindre le mouvement.
– La prostitution avale le trouble et le sexe représente la misère.
– La sexualité est avant tout jouée, en témoignent ces corps s’emparant de l’espace.
– Les arômes macèrent et le suc suinte, dimension de l’accomplissement.
– Fascinés les affamés se cognaient contre les richesses.
– Ce n’est pas parce qu’apparaît le réalisme que s’ouvre la réalité.
– Une tête de mort d’un noir boueux scande la pauvreté du visible.
– Dans sa chair vigoureuse, elle figure l’intraitable, le pas fade.
– Cette larme qui coule dans une carafe existe, glisse, chaude.
–  La rumeur a tort de s’imaginer fermée sur sa violence.

 La Pièce Unique n° 229 est offerte à  Jean-Luc Thierry, collectionneur d’art un peu spécial…
Sa collection est et sera montrée sous le titre « Invitorama » en sept fois au Portique, Centre d’Art Contemporain du Havre.

Un Carlos Liscano : P U N° 230

 

Carlos Liscano ( 1949-2023) Uruguayen, victime pendant 13 ans de la dictature militaire, s’est mis à écrire en captivité.
« Au début, je ne songeais pas à faire un livre, explique -t-il. Ecrire était une manière de garder le contrôle de mes pensées, pour ne pas sombrer dans le délire. »
 Le papier est rationné. Il écrit d’une écriture minuscule. Un jour, un codétenu qui va être libéré lui propose d’emporter ses textes. Le premier livre de Liscano s’évade donc avant que son auteur ne quitte la prison.

Ce premier livre, c’est Souvenirs de la guerre récente, que Belfond puis 10-18 publieront en français, traduit par Jean-Marie Saint-Lu.
Cela commence comme la vraie histoire de Carlos Liscano :
des militaires cognent à la porte…
Ensuite, ce n’est pas le pénitencier, mais un camp militaire isolé, hors du monde.
Parce qu’il y aurait la guerre. Sauf que le temps passe et rien ne se passe.
Si ce n’est que l’homme s’habitue à ce rien. «Le moine, le soldat et le prisonnier sont libres. Tous leurs problèmes sont réglés par la loi. Il suffit de la suivre. Même la désobéissance trouve sa punition. Tout est tracé. » dit Liscano
Buzzati et Kafka sont là. L’humour et l’absurde aussi.

Voilà quelques Poèmes express issus de Souvenirs de la guerre récente :
– La lecture, c’est du papier, c’est essayer de connaître.
– Il n’était pas certain que nous trouvions quelque chose dans notre imagination.
– Mourir est devoir et sauve la civilisation.
– Deux étaient armés, fusil et carabine. Ils fermèrent les portes.
– La restructuration concernait le vide ; le terrain nous était connu.
– Tout le personnel était chaud et commença à se déplacer comme un troupeau qui charge.

 

Un vin, des livres – avril 2025 – 2)

Aussi, un peu de livres étrangers :
– Dossier Akhmatova du Mexicain Alberto Rey Sanchez, aux éditions Les fondeurs de briques, 2023, Toulouse. Traduit par Marianne Millon. Livre primé en 2022 au Mexique. Un roman-biographie, avec une construction mosaïque, sur la poétesse russe Anna Akhmatova, sa vie très dure sous Staline, son oeuvre.
– Les éblouissements de Pierre Mertens (1939-2025), paru au Seuil en 1987. Prix Médicis. Sur un autre grand auteur méconnu : Gottfried Ben (1886-1956).
– Les trois femmes de la Baltique d’Ann Christin Antell. Traduit par Sébastien Cagnoli, éditions Hachette. 2 tomes de cette trilogie sont sortis. Nous sommes en Finlande au XIXème siècle, alors qu’elle fait partie du grand duché de Russie. Les faits historiques sont très présents. C’est féministe, malgré la 1ère de couv’, ce n’est  » pas du tout à l’eau de rose. C’est un livre de détente par un grand écrivain » dit Gérard Collard, le libraire de la Griffe noire.
– Un thriller tordu, sanglant : La leçon du mal de Yusuke Kishi. Traduction du japonais de Diane Durocher.
– Un livre à part : Atlas inutile de Paris, de Vincent Périat, éditions Le Tripode, 2024 : 100 cartes de Paris. Oeuvre de piéton. Cartes toutes plus étonnantes les unes que les autres, pas forcément utiles mais amusantes.
Et beaucoup de livres français, de femmes :
– Les vivants d’Ambre Chalumeau, éd. Stock : écriture légère, d’ado, sur l’amitié, la mort d’un ami, la découverte de l’âge adulte.
– Les séparées de Kethevan Davrichevy, chez Sabine Wespieser, 2012 : dans les années 80,  l’amitié fusionnelle de deux filles pendant l’enfance. Des malentendus. La perte et la fin d’un temps.
– Nos insomnies de Clothilde Salles, dans la collection l’Arbalète, Gallimard 2025. Un premier roman. « Une écriture magnifique » dit D. Une petite fille raconte la vie dans sa famille. Tous sont insomniaques parce que le père l’est. Il est tout le temps excédé. Les choses ne sont jamais nommées mais…
– L’oiseau des Français de Yasmine Liassine, chez Sabine Wespieser, 2024. Premier roman, dans la sélection de Terres de paroles 2025 : des Français sont retournés en Algérie après 1962. Différents points de vue, portraits. L’enfermement des femmes.
– Depuis toujours nous aimons les dimanches de Lydie Salvayre, Points, 2025 : un éloge de la paresse comme acte politique, contre la consommation. De l’humour, de l’impertinence.
– Gaelle Josse : plusieurs livres : Le dernier gardien d’Ellis Island, éd. Noir sur Blanc, un roman émouvant qui fait revivre la crainte au moment des passages, des coups de tampon à l’entrée sur le territoire. Aussi : De nos blessures un royaume, éd. Buchet Chastel : une danseuse qui veut continuer à vivre. Une déclaration d’amour à l’art, la littérature pour réussir à se battre.
– Avant que ça commence  de M. Laure Brunel-Durin  et Valérie Peronnet, J’ai lu, 2024. L’une est commissaire et profileuse, l’autre, journaliste. C’est « drôle et glauque », ça parle des femmes dans le milieu.
– Sourdre de Zoé Bescond de Senneville : poésie autobiographique venue du fait qu’elle est devenue sourde à 30 ans, aux éd. Maelström Révolution. Elle était présente aux journées de la poésie organisées à Danton dernièrement.
Aussi quelques hommes :
– Le rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy, 2024, Payot-Rivages : à partir de 1900, trois générations au Vénézuéla. « ce style ! coloré ! »
– Photo sur demande de Simon Chevrier, Stock, 2025. Sur l’homosexualité, le mal être. Premier roman d’un élève du master de création littéraire. Goncourt du premier roman.
– Un essai de Peter Turchin, anthropologue : Le chaos qui vient,éditions du Cherche-Midi 2024. Né en URSS, installé aux USA en 1977, il a créé la « cliométrie » la science de la complexité, en 2003. Les choses se reproduisent en cycles. Il y a trop d’élites, des riches rares mais tellement riches et des gens pauvres nombreux, désespérés.
– Patrice Autréaux chez Gallimard : « j’ai lu tous ses livres. J’adore son style » : L’époux, Dans la vallée des larmes.
– François Cheng : Une nuit au cap de la Chèvre, Albin Michel, 2025 : invité pour une lecture en Bretagne, il y reste seul pour méditer. Cela donne ces poèmes.

Le prochain Un vin, des livres : le 15 mai !

Poésie-bagarre

Poésie-bagarre est un beau titre. C’est celui du recueil de Sarah Kügel, paru aux éditions Baraques en 2025.
Baraques, comme Baraques Walden où, chaque jeudi et vendredi soirs, à Rouen, 59 rue du Pré de la Bataille, on peut écouter des textes, des musiques.

Sarah Kügel est graphiste et c’est elle qui a réalisé cette première de couverture, dessin et typo.
Le titre, l’image disent la personnalité de Sarah Kügel qui écrit et se bat mais de manière rigolote ou soft avec la langue, le corps, la relation amoureuse.

C’est un livre de poésie du plaisir, du désir, un ensemble érotico-punchy, d’amour physique et pas que.

Voilà quelques traces de son écriture – mais des poèmes entiers comme Digression douce (p 47) montrent encore mieux combien l’auteure aime les mots –  :
 » les pavés turbulents pleins de soiffeurs joyeux » (p 11)
«  ça durerait des heures à se lécher les petits détails » (p 35)
 » l’heure des hommes-goûters » (p 43)
«  je te trempe et je te déguste » (p 126)
«  sous la bouscule des doigts » (p 135) 

 

Un vin, des livres – avril 2025 – 1)

Tout d’abord, la date de la prochaine réunion à l’Art Hotel :
le jeudi 15 mai, à partir de 18h.

En avril, il a été question de :
– Voir plus loin d’Esther Kinsky, traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot (elle-même auteure), paru à Berlin en 2023 et aux éditions Christian Bourgois en 2024 : un texte plus ou moins autobiographique. En 2004, Esther Kinsky a racheté un cinéma abandonné dans une petite ville hongroise, l’a remis en état et a tenté de le faire vraiment renaître. Un texte qui lie deux arts, l’écriture et le cinéma.
Les descriptions du village, de la pauvreté des gens qui y vivent, leur relation à la culture font contrepoint avec l’amour du cinéma, l’espoir de le ramener là. Amour et espoir déçus. Mais elle est allée au bout du rêve. Les travaux ont été faits, des séances ont eu lieu, elle s’est fait plaisir avec des films de l’histoire du cinéma et de son panthéon qu’elle a pu projeter
Plutopia – une histoire des premières villes atomiques de Kate Brown, paru aux USA en 2013, chez Actes Sud en 2024, traduit par Cédric Weis  : un essai – reportage sur deux villes , Richmond dans l’état de Washington et Ozersk, au sud de l’Oural où a été produit le plutonium pour fabriquer des armes nucléaires fin années 40, jusqu’aux années 2010.
On croit qu’un des deux endroits est pire que l’autre, pas du tout !
C’est le même fonctionnement, et surtout les mêmes dysfonctionnements (différences de statut des personnes qui y travaillent, secret, travailleurs mal formés, pollution, maladies…).
Sur les cinquante ans étudiés, le parallèle est constant.
– L’opération Jackson Pollock de Christian Carisey, éditions Kubik, 2025 : un roman historique sur les années 40-50. On trouve là le FBI, la CIA, le Kominform,  Jdanov, les personn(ag)es de Lee Krasner et Pollock.
L’expressionnisme abstrait est choisi, et ce peintre plus précisément, parce que très américain (plus que Gorky, le juste émigré ou que Rothko trop juif) pour s’opposer au réalisme soviétique.
L’art est politique et, grâce à cela, Jackson Pollock est mis en avant.

La suite d’avril bientôt .

Un Tayama Kataï : P U N° 226

Futon, suivi de deux courtes nouvelles Un soldat et Une botte d’oignons, est la Pièce Unique N°226.
Leur auteur Tayama Kataï (1871-1930) m’était inconnu.
Le livre était paru aux éditions du Serpent à plumes, dans la jolie collection Motifs de Pierre Bisiou et la traduction d’Amina Okada, en 2000. Repris en 2014 chez Cambourakis.
Tayama Kataï était admiratif d’auteurs européens, comme Maupassant ou Heine.
Futon, écrit en 1907, eut un grand succès. C’était un texte d’auto-fiction avant l’heure :
un écrivain a une élève. Il en est amoureux mais est marié et bientôt père d’un troisième enfant. Elle veut écrire. Il lui rappelle son vrai «  rôle de mère. Il lui démontrait le danger que représentaient pour une jeune femme comme elle les milieux littéraires. » ( p 23 ). Il évoque aussi « les idées nouvelles », occidentales, mais horreur, elle en aime un autre. Il décidera donc avec son père de son destin, la renvoyant dans son village. La scène est épouvantable : elle est dans la pièce mais à aucun moment on ne lui laisse la parole, ni elle n’ose la prendre.
On sent que… si elle l’avait aimé, il n’aurait pas agi ni pensé ainsi…
Il la voit comme fautive, a même l’idée de profiter d’elle puisqu’elle a cédé à un autre. Cédé, on n’en est pas sûrs. Peut-être elle et son amoureux ont-ils seulement passé une soirée ensemble.
La place des femmes – même dans un milieu qui se dit évolué, différent – !!!

Quelques Poèmes Express issus de Futon :
– Chaleur intenable. Pensées fragmentaires. Cela arrive.
– Sa femme enceinte lui paraissait vide.
– La vieille possédait tous les défauts et qualités des femmes : chignon et docilité.
– Sous la lampe, 
pelote ronde de laine de couleur. Et sentiment d’infini.
– Pour délayer le rouge à lèvres, les oeuvres complètes de femmes de lettres.
– Un petit carré de soie mauve que la lampe éclairait, et elle ressentait une satisfaction.
– La joie se voit enlevée en une heure, en allée vraiment.
– Sous cinq pieds de neige, la petite ville provinciale, sa nostalgie.
– L’époque ne pourrait avoir lieu : cela l’effleure.

 

 

 

Réponse de Patrice Robin !

C’est une expérience de lecture très étrange que vous nous permettez via vos pièces uniques, différente de celle que nous menons habituellement, celle qui nous retranche, un temps, de l’actualité. Dans vos pièces uniques, l’actualité nous accompagne, ne nous distrait pas, au contraire, ajoute à notre lecture, à celle de vos poèmes, mais aussi parfois, à celle du livre de Julio Llamazares.

Et à propos de ce dernier, que vous avez choisi pour moi, il résonne curieusement avec mon prochain livre qui paraitra en octobre, résonne à l’envers si je puis dire. Quitter l’ouest, comme son titre l’indique, étant d’une certaine manière non l’histoire d’un homme qui demeure alors que tout le monde part, mais d’un homme qui part alors que les autres restent, d’un éloignement, le mien de mon ouest natal.

Merci encore pour cette pièce unique.

Amicalement

Patrice Robin

Un Philip K Dick : P U N° 225

Do androïds dream of electric sheep, mal renommé Blade runner. Connu sous ce titre à cause du film qui en été « tiré » (c’est le mot) en 1982. Je crois avoir vu le film mais n’en ai rien retrouvé.
Le livre, paru à la fin des  années 60 aux USA, traduit en français par Sébastien Guillot, trouvable en J’ai Lu, est bien plus étonnant et intéressant.
Après une guerre atomique, la terre est contaminée. Sont restés des « têtes de piaf » amoindris par les irradiations, des gens qui en ont été protégés, des chasseurs de primes qui traquent des androïds qui veulent se faire passer pour humains, des animaux vrais, rares et chers, ou des contrefaçons électriques (d’où le titre originel).
Dick y aborde la croyance, la vérité, la maladie mentale, la place des écrans, de l’animal. Il y définit l’humain par sa capacité d’empathie, qualité dont les andros sont totalement dénués…. (de là à penser que certains…, en 2025… seraient des andros …)

Quelques Poèmes express qui en sont issus :
Appartements vides ! Et immeubles vides… intellectuellement vides, absence de vie, et absence d’affect.
– La moindre personne faisait époque au gré de la télé.
– Les gens dans un cube, c’est toujours comme ça que ça finit.
– Quand vous vous 
trouviez encore sur Terre, c’était spécial et pas simple d’être humain.
– Vous allez devoir rester femelle, vieille, en mauvaise santé.
– Les gardes équipés de petites mitrailleuses avaient disparu dans le catalogue.
– Il alluma la radio consacrée à un programme de silence religieux.
– Vous croiserez peut-être un androïd, vous n’avez droit qu’à un.
– Tu n’as jamais trop apprécié les premières fois, les considérais comme un test.

Ces 3 livres en 1 – le roman de Philip K Dick + les « Poèmes Express » + les informations – sont offerts à Claro dont j’admire beaucoup le travail, que ce soit comme auteur, traducteur ou critique. Dent dure et belle.

Oser lui envoyer une Pièce Unique est venu d’un de ses derniers post : « Il paraît qu’entre les pages des livres (…) dorment (…) trèfles (…) vestiges qu’y laissent les lecteurs »…  

Un vin, des livres – mars 2025 – 2)

Auteurs français  dont on a (re)parlé :
Fabien Drouet : « je serai jamais morte« , éditions des Lisières : L’histoire de sa cohabitation avec sa grand-mère. Une grand-mère pleine d’énergie, née en Tunisie, Des moments collectés.
– Clémentine Mélois : Alors, c’est bien, éd. Gallimard. sur son père mort, mais pas triste du tout.
– Bérénice Pichat : La petite bonne, éd. Les Avrils. « On s’attend à quelque chose et c’est autre chose qui arrive. » dit M-H. « Une écriture, un rythme »
Eric Chacour : Ce que je sais de toi, éd. Philippe Rey, un premier livre. « Une très belle histoire ». Le prix Terres de paroles 2024
– Marion Brunet : L’été circulaire. « un roman social, un grand texte ». Dans le sud, deux ados et une famille peu aimante.
 Nina Léger : Mémoires sauvées de l’eau, éd. Gallimard. Prix du roman historique. Californie, entre la ruée vers l’or et les incendies de 2025.
– Alexis Jenni : Le passeport de Mr Nansen, éd. Paulsen : années 1920, la famine en RussieDes milliers de personnes ont bénéficié de ce passeport créé légalement. Des inconnus mais aussi : Chostakovitch, Chagall, Stravinsky, Rachmaninov…
– Edouard Philippe : du polar politique qui fonctionne : Dans l’ombre, en poche
_ Mona Cholet : Sorcières, la puissance invaincue des femmes : la chasse aux sorcières à partir de la Renaissance (et non du Moyen-Age). Ce qui subsiste de l’idée de sorcière dans la société contemporaine : la femme vieillissante, indépendante ou sans désir d’enfants. « complètement scotchée sur le niveau » dit M-A
– Vanessa Springora : Patronyme, éd. Grasset : Le père de V S est mort quand le premier livre est sorti. Il vivait dans un grand désordre. L’histoire du grand-père qui a pris ce nom pour changer d’identité, ayant été nazi.
– Jeanne Benameur : Vers l’écriture, éd. Actes Sud. « un super style ! » Sur les ateliers d’écriture qu’elle a menés, une écriture pour soi, pas en vue de publication. « De toute façon, tous ses livres sont beaux » dit V.
– Rose-Marie Lagrave x Annie Ernaux, Une conversation , éd. EHESS. La sociologue et l’auteure, prix Nobel sont deux « transfuges de classe »
Quelques auteurs étrangers :
– Boualem Sansal : toujours emprisonné… 5 ans de prison requis pour… avoir juste dit ce qu’il pense… : Le serment des barbares en Folio, sur l’Algérie post-coloniale.
– Max Lobe : La danse des pères, éd. Zoé. Max Lobe est d’originaire camerounaise mais vit depuis ses 18 ans en Suisse. Parle de cela, d’un jeune homosexuel, au père grandi sans parents, pas tendre.« des personnages féminins forts; un style : du métissage linguistique » dit B.
– David Grann : les naufragés du Wager, en collection Points. Vers 1750, au Cap Horn, un bateau de la Royal Navy, le journal d’officiers restés à bord plusieurs mois, puis revenus par des voies différentes en Angleterre. Roman historique bien documenté.
– Iouri Bouida : Le train zero, L’imaginaire-Gallimard : dans une petite ville, une petite communauté pauvre. Une gare. Tous les jours, un train plombé. D’où vient-il ? Et où va-t-il ?
– Anna Enquist : Quatuor, Actes Sud, 2016. Un roman psychologique. Une femme de 80 ans, psychanalyste et violoniste. La disgrâce de la vieillesse. La musique qui console. Parallèlement, le démantèlement de la culture et de la santé aux Pays-Bas.
– Marwan Bakhti : Comment sortir du monde, premier livre aux nouvelles éditions du Réveil. « très touchant, plein de sensibilité » dit M-C. De père maghrébin et de mère française, le personnage découvre son homosexualité, cherche à partir mais est aussi attaché à la campagne où il vit.Il se réfère un peu à Edouard Louis mais son écriture est différente.

CINEMA – au Studio, avec les Ancres Noires – un Maigret

Vendredi 28 mars, à 20h30,
La tête d’un homme de Julien Duvivier (1933) avec Harry Baur
est projeté
au Studio
– super cinéma d’art et essai patrimonial du Havre –
en partenariat avec les Ancres noires.
La séance sera présentée par Emmanuel Burdeau,
ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, qui collabore avec la revue littéraire en ligne En attendant Nadeau.

En avant-première, ici, la présentation de  Patrick Grée :

D’un certain classicisme et des cinéphiles.

D’abord : Duvivier, l’autre ! Face à Renoir. La cinéphilie (plus que la critique, et c’est tant mieux… pour la critique) marche comme ça, par grosses alternatives, binaires forcément ! Le cinéphile est binaire, acceptons-le une fois pour toutes. Donc Duvivier, le Poulidor du cinéma français classique. Pour beaucoup et non des moindres : le préféré en fait, le discret, le modeste, le soi-disant simple artisan mais (forcément) le meilleur. La cinéphilie procède aussi par inversions assez systématiques et violentes : c’est toujours “le moins”, celui de l’ombre, qui en fait vaut le plus, mérite les feux du cinéphile éclairé. Ne renaudons pas trop, cela nous a valu de belles (re)découvertes, voire de véritables révélations. Le bât blesse un peu certes quand l’Université s’en mêle et vire encore plus récupératrice de nanars que le cinéphile ébloui de quartier, ceci avec force gloses… universitaires.

Malgré tout en tant que cinéphile je préfère Duvivier, sa noirceur légendaire mais surtout ses “flash”, ses éclairs d’hystérie dans le naturalisme poétique des années trente : la course sur les toits de M. Hire campé par un Michel Simon particulièrement inspiré, la danse tragique d’Aimos, à nouveau sur un toit, dans La Belle Equipe, et toujours dans La Belle Equipe les copains allongés sur le toit (décidément) en plein orage pour protéger leur guinguette. Il faut dire que ces situations perchées permettaient à Duvivier les cadrages de traviole (il les qualifiait lui-même ainsi) qu’il affectionnait particulièrement. Mais c’est aussi le lyrisme réellement adolescent de Marianne de ma jeunesse (revoir d’urgence ce grand Meaulnes bavarois) ou le chien de Gérard Blain qui bouffe littéralement la garce géniale, Danièle Delorme (Viviane Romance n’était pas mal non plus dansPanique) dans Voici le temps des assassins, son meilleur opus années cinquante.

Et puis Harry Baur ! Un des fameux monstres sacrés de cette époque, tout habités qu’ils étaient du complexe de Cyrano :  » l’ai-je bien éructé ? « . Il peut en faire des tonnes le Baur même dans la retenue : ça s’appelle la sobriété m’as-tu vu ! Mais là quand même, chapeau ! La méthode Simenon-Maigret de l’imprégnation n’a jamais été aussi bien montrée : les cercles concentriques dans l’approche du suspect, de son milieu. Saluons au passage les seconds rôles prégnants, ici encore plus qu’ailleurs… et pourtant : relisons les notices du Barrot-Chirat* pour nous convaincre que Rignault et Inkijinoff n’étaient en rien des cas isolés. Même si Baur n’est sans doute pas le Maigret le plus fidèle à l’original, nécessairement plus neutre, plus “ fonctionnaire” comme le rêvait Simenon lui-même. Et là, attention ! : n’accordons pas un crédit définitif aux déclarations du grand romancier, fin stratège, excellent comédien lui-même, interprète émérite de sa propre personne (un peu à la Renoir tiens !), trop habile à se forger une légende, fabuleux vendeur de son œuvre et de ses prolongements, jamais à une contradiction près pour vanter les mérites du film qui fait l’actualité. Un coup le meilleur Maigret c’est Gabin (il en a tout de même tourné trois) et puis une autre fois c’est Pierre Renoir (le frangin). Fidèle ou pas l’interprétation de Baur est la plus marquante ! Baur au destin tragique et mystérieux. Mais là… je vous laisse enquêter.

Patrick Grée, le 21 mars 2025

PS (Patrick scriptum)

*Barrot-Chirat : Le très riche et remarquablement rédigé recueil de portraits d’acteurs français des années 30-40 d’Olivier Barrot et Raymond Chirat )… De préférence dans une de ses dernières mises à jour (Noir et blanc, 250 acteurs du cinéma français 1930-1960, Flammarion 2010).