Un Pierre Demarty : P U N° 242

Mort aux girafes de Pierre Demarty, paru au Tripode en 2021 semble né d’un pari : faire un livre en une seule phrase. Pas de points DU TOUT sur 194 pages. Une dérive, un glissement.
Des registres de langues différents.
On peut avoir l’impression d’être dans un film noir français années 50 comme se retrouver dans un texte de spécialiste en architecture (p 40).
Cela commence avec une épigraphe de l’écrivain Frédéric Berthet, puis on retrouve un Frédéric Berthet à Bar-Le-Duc, cherchant un hôtel.
Cela passe par l’histoire du caoutchouc et
cela aboutit à Sophie la girafe.
C’est donc assez dingue.
Mais le retournement de la fin est complètement étonnant,
d’une vraie intensité dramatique alors que l’humour était la note principale.

Pierre Demarty, né en 1976, avait déjà écrit trois livres avant celui-ci. Pas d’autre depuis, semble-t-il.

Quelques Poèmes Express issus de ce Mort aux girafes :

– Dans le maréchal, un asticot, car il était mort.
– Famille nombreuse installée dans quelques rangées : charivari familial, c’est humain.
– Il nourrissait une légère obsession pour l’hôtel : petite étincelle quelques heures à peine.
– Tout chasseur de grands squales, à Bar-Le-Duc, s’ennuie.
– Un fade petit bourgeois s’affiche en édition de poche.
– Passagers invités à ne pas descendre, faut pas, interdit.
– La modestie n’était pas la plus flagrante des qualités du bruyant.
– Sauter à pieds joints entrechoque torse, cuir chevelu et trottoir.
– Songer à semer la panique le moment venu, la nuit, toujours.
– Le solitaire discret à la main douce se mêle aux onanistes dominicaux.
– Un vieux, pris en flagrant délit de cocotte en papier, c’est parti, rien ne peut l’arrêter.

La Pièce Unique N° 242 est envoyée à Pierre Demarty, bouteille à la mer aux bons soins des éditions du Tripode.

 

 

 

 

Un Charles Bukowski : P U N° 240

Mon premier !… Charles Bukowski (1920-1994)
un recueil de nouvelles : Au sud de nulle part,
paru en 1973 aux USA,
en France en 1982 chez Grasset,
traduit par Brice Matthieussent.

Assez autobiographique.
Au début, me dire que c’est un écrivain pour masculinistes.
Je sais, #metoo n’ a rien à faire en littérature.
Et puis, l’homme et l’oeuvre…
Quand même, les femmes sont souvent violées dans les premières nouvelles…
Ensuite, les textes se font moins durs.
A lire une courte biographie, on comprend mieux : difficultés de Bukowski avec les filles, avec l’alcool, la violence, la non- reconnaissance, la misère, avec la vie en général.
On n’a pas les dates des nouvelles mais il semble qu’elles aient été écrites sur plusieurs décennies.

Quelques Poèmes Express issus de ces nouvelles :

Une queue de marins a des trucs à faire dans l’obscurité d’un bar.
– La femme regardait droit devant elle, gros cul mouvant et hésitant.
– Je suis le meilleur : un type formidable. Même mort.
– J’étais ému : processus totalement dépourvu de sens.
– Piégé, nulle part où aller, attendre, ramper.
– Un tigre fatigué boit dans une mince couche de brouillard.
– Imaginer la douleur, c’est comme l’essayer.
– J’serais un bon Américain si j’avais un attaché-case. Et un psychiatre.
– Elle a dessiné une femme et Dieu en terrasse, apathiques.
– Navette entre ponton et bateaux. Vieux à bord en compagnie de jeunes femmes, de jeunes hommes.
– Parfum de taxi de nuit, de vieilles femmes solitaires.
– Dans un blanc écaillé, le sang de la mort.

Ce trois livres en 1 :
l’originel,
les « Poèmes express » surlignés
et les actualités /informations qui ricochent avec eux
sont offerts,
recouverts d’une couverture de Monde Mag,  « les chics types »
à quelqu’un que je ne soupçonne aucunement de misogynie : Stéphane Nappez,
écrivain et responsable de La Baraque Walden, ses soirées et ses résidences d’écrivain.es.

Bérénice Pichat x Petite Librairie x moi…

Première master-class proposée par la Petite Librairie : 3 séances de deux heures, animées par Bérénice Pichat , auteure de Le petite bonne.

Résultat, en ce qui me concerne :

Elle en rêve, en a toujours rêvé. Sortir d’ici. Aller là-bas. Pas forcément longtemps, mais y aller. Se défaire des habitudes, vivre autrement quelques semaines, même quelques jours. Elle en a assez de ce boulot, de ce bureau, de ces gens. Les collègues, le matin, autour de la machine à café qui parlent fort, beaucoup, rient fort, beaucoup, voudraient qu’elle parle et rie fort, beaucoup. Qu’elle soit comme eux. Elle a essayé. Pas longtemps. Elle a vite cessé d’essayer. Elle ne correspondrait jamais de toute façon.
Alors que, là-bas, ce serait différent. On ne lui demanderait pas de ressembler, d’adhérer. On la laisserait ËTRE ELLE.
C’est à dire ?
Elle ne sait pas vraiment mais en tous cas, elle sait que ce n’est pas se forcer à être pareille aux autres, pas être comme on l’a cataloguée : un peu moche, un peu rigide, sans imagination. Là-bas, elle serait comme elle se désire, comme elle se voit de l’intérieur. Une Sarah Connor. Belle, forte, invincible. Là-bas, ce serait possible…

Je ne suis pas là depuis longtemps mais j’observe beaucoup. J’ai souvent plusieurs personnes devant moi, certaines qui viennent souvent, très souvent même. D’autres plus rarement. J’avoue, c’est celles que je préfère. Elles sont plus précautionneuses, n’appuient  pas comme des tarés sur mes touches, soulèvent doucement la trappe, prennent délicatement le gobelet, ne renversent pratiquement jamais une goutte de leur boisson.
Parmi elles, j’ai remarqué Luce. Plus que discrète, presque effacée, mais toute douce. Elle a dû une ou deux fois être là quand il y avait foule, mais pas plus.
Le matin, 10h, c’est l’affluence. Gérard, le genre Jugnot, arrive toujours le premier et repart le dernier, après moult plaisanteries, assez lourdes, voire nulles. Les femmes rient docilement, rougissent quand c’est leste.
Pas Luce. Elle, elle a compris en un seul matin. Elle n’est jamais revenue à cette heure-là. Je la vois plutôt vers 11h30. Elle ne reste pas longtemps. Je lui trouve l’air triste, mais j’ai peut-être tort ; je ne suis pas très calée en humains. Quand même, j’imagine qu’elle vit seule ou avec sa vieille mère. Oui, je la vois bien aidante, célibataire. Quelqu’un qui se dévoue, qui pense moins à elle qu’aux autres.
Elle prend toujours la même chose, un thé avec un nuage de lait en poudre. Tout ce qu’il y a de plus synthétique. J’aurais bien voulu la prévenir la première fois mais, à part me mettre en panne, je peux difficilement entrer en interaction avec les gens. Et j’ai horreur qu’on me tape dessus pour récupérer sa pièce, comme l’a fait, devinez qui ?, Gérard, bien sûr ! J’aimerais bien, comme Luce, fuir ce type.
Il lui a fait des avances le seul matin où ils se sont croisés devant moi. Pas de réactions de Luce, pas de sourire encourageant, pas d’yeux qui pétillent. C’était ambiance banquise. Il a peut-être compris, mais je crois qu’il a réessayé à d’autres moments dans le bureau. J’en ai entendu parler par les rougissantes glousseuses qui trouvaient Luce bien difficile : « c’est vrai, ça, elle est pas terrible cette fille. Pas marante non plus, alors que Gérard est un tel boute-en-train ! »…
Oui, ben moi, je trouve que Luce a du goût. Je la sens cultivée, du genre à aller en librairie, au concert, pas en boîte ou au stade.

16 fois, 16, vous entendez bien, la machine à café a eu un problème d’approvisionnement. L’entreprise, les premières fois, a réagi vite. Au bout de 7 ou 8 fois, elle n’a plus envoyé d’appariteur, ou alors avec tellement de retard que plus aucun employé ne pensait à aller s’y abreuver.
Un matin, elle n’a plus été là. A sa place, de la poussière, une traînée noire au sol et une tache de café que la femme de service a eu un mal fou à faire disparaître.
Les débrouillardes se sont apporté des thermos de déca. Les coquettes en ont proposé à Gérard qui n’a jamais dit non.
Bizarrement, Luce s’est retrouvée encore plus isolée au fond de son bureau. Bizarrement puisqu’elle n’allait à la machine à café que quand personne n’y stagnait.
Mais le chemin entre son ordi et la machine lui permettait due voir ses collègues. De loin et c’était suffisant. Maintenant, plus de raison de traverser le couloir. Plus de vision des autres comme elle les aimait, c’est à dire occupés et ne s’occupant pas d’elle.

Un vin, des livres – décembre 2025 – 1)

tout d’abord, une non-fiction, l’excellent : Les otages – contre l’histoire d’un bulletin colonial, de Taina Tervonen, 2022, éditions Marchialy. Le deuxième livre de cette auteure franco-finlandaise dans cette maison.
Documentaire sur le retour – possible ou pas – en Afrique des oeuvres, objets, dépouilles pris par la France pendant la colonisation et la colonie. Un livre qui nous emmène au Sénégal, au musée du quai Branly, dans des archives et au muséum du Havre.
Au Havre, oui, du fait du colonel Archinard, acteur-actif de la colonisation française, vainqueur de la ville de Ségou, qui envoya de nombreux objets en métropole, ramena un fils de chef et une enfant qui restera dans sa famille. Appropriation des objets et des corps.
Histoires mondiale et locale se mêlent, de même que l’histoire et l’actualité politiques. C’est passionnant.
– un roman : Attaquer la terre et le soleil de Mathieu Belezi, Le Tripode 2022  qui reçut le Prix du livre Inter. Sur la colonie, lui aussi. Mais nous sommes en Algérie, au XIXème siècle, au début de la colonisation. Les chapitres alternent : les pauvres familles françaises qui arrivent, qui n’ont rien, ne trouvent presque rien, meurent d’attaques, de maladie, et les soldats français qui tuent, violent, pillent. Les deux visions à égalité. Pas de gagnant à ce stade – là.
Une belle langue pour dire l’horreur.
Et puis un roman qui… ne peut pas faire de mal… qui annonce la couleur avec celles, rose, orangé, de sa couverture : journal d’un libraire qui ne croyait plus aux histoires, 2025, en J’ai lu, écrit par « le libraire qui se cache » – mais dont on a le nom à l’intérieur : Kevin Lecathelinais -. Un vrai libraire spécialisé dans la BD depuis plus de 20 ans.
Je l’ai pris en espérant entendre parler de livres. C’est en fait assez peu le cas.
Le plus sympathique est le ton d’ironie douce du personnage vis-à-vis de lui-même.

La 2ème partie, bientôt.
Prochaine date de Un vin, des livres : Jeudi 22 janvier, 18h, à l’Art Hotel.

Arno Bertina, à Brin de lecture

Mis en avant

Parmi les « possibilités pour se croiser, échanger, gueuler, trinquer »,
« Brin de lecture », librairie indépendante à Thouars (79). Arno Bertina le signalait :
« – ce jeudi (le 4 décembre) je serai à Thouars, dans les Deux-Sèvres, invité par la librairie « Brin de lecture » (la rencontre commencera à 18h30) ;
– vendredi je suis invité à échanger avec Martial Cavatz dans le cadre du séminaire qu’Annick Louis anime au sein de l’EHESS (de 15h à 17h, 54 boulevard Raspail, dans le 6e à Paris, et c’est au 2e étage) ;
– et enfin samedi, le 6 donc, dans le même quartier (au théâtre du Vieux-Colombier) je serai en dialogue avec Yves Pagès et Dominique Rabaté, dans le cadre du festival littéraire organisé par l’association « Littératures sur paroles » trois jours durant. »


une semaine d’enfer donc, mais on a été nombreux et heureux à « Brin de lecture » de cette rencontre autour de son dernier livre : Des obus, des fesses et des prothèses, chez Verticales . Un roman après deux récits documentaires, né de ce que lui a raconté un ami, un sujet coup de foudre, dont il a tout de suite été sûr que c’était pour lui : un palace en Tunisie. Autour de la piscine, d’un côté des hommes abimés par la guerre, de l’autre, des femmes qui ont eu recours à la chirurgie esthétique et attendent que ça cicatrise.
La guerre, la chirurgie esthétique dans le même endroit : rapprochement tragique et grotesque. Carambolage de deux réels, masculin et féminin.  » « Je ne dénonce pas, je décris un paysage. »
« cinq ans de travail » : « 150 pages écrites la première année : cette partie-là ne m’intéresse pas trop. Vient le moment ensuite de suivre chaque personnage. »
Ils sont quatre qui disent successivement « je ». Une femme, Rafika qui aide dans ce lieu, un homme, Madjeb, chirurgien touché par les combats, une autre femme, Naïma, très belle qui veut l’être moins et un jeune homme, Hassen.
Une « polyphonie », « mot qui m’a été suggéré pour parler de mon travail, dont je ne voyais pas trop ce qu’il recouvrait » mais notion présente dans tous mes textes, romans comme récits. » Rendre visible chacun, dans sa différence, dans sa culture, voir que l’idée qu’on avait jusque là ne correspond pas au personnage. »
Que ce soit dans la fiction ou dans le docu, agir en écrivain et non en journaliste : « pas seulement rassembler et agencer des faits mais les questionner et se mettre au plus près des personnages concernés. »
Et dans chacun des livres, une fête (comme il y a un banquet dans tous les Astérix, lui a fait remarquer une universitaire un jour)
Un palace, une piscine, des cabossé.es, une fête : autant de raisons pour lire  Des obus, des fesses et des prothèses.