Un Jakuta Alikavazovic : P U N° 195

Dans la collection « Nuit au musée » des éditions Stock : Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic : sa nuit au Louvre, près de la Vénus de Milo où, un jour, enfant, son père l’avait oubliée.
Joli livre, prix Médicis essai 2021 :
sur l’art (elle aime le Land Art, Walter de Maria et son champ de paratonnerres)
mais surtout sur son père,
et sur le fait d’être étranger : P 59 : du « juré de prix littéraire qui m’a chuchoté un soir J’ai beaucoup beaucoup aimé votre livre, mais je n’ai pas voté pour lui. J’aurais eu trop peur d’avoir à prononcer votre nom. » à, P. 95 : « En raison de mon nom, quand je disais enfant, que mon père aimait peindre, il est arrivé qu’on le prenne, tout naturellement, pour un peintre en bâtiment ; et moi j’étais la fille du peintre en bâtiment, une petite d’une vivacité et d’une intelligence incroyables étant donné les circonstances »...en passant par,  P 105 : « on ne me fera pas croire qu’en arrivant sans un sou en poche, sans relations, sans même parler la langue du pays, on ne se cogne pas. Je pense qu’au contraire, on se cogne sans cesse. Aux mots qui résistent, aux institutions qui résistent, aux regards des autres, ceux qui se savent chez eux et n’ont même pas à y penser. »

Quelques Poèmes Express qui en sont issus :
– Il me faudra des années pour apprendre à être étranger.
– Attirer l’oeil du pharaon : faire une pyramide.
– Je cours, je sème un lion : qui peut en dire autant ?
– Je me suis retranchée dans les amours et les alcools compliqués.
– La raison pour laquelle je suis dans une salle d’attente ? Y chercher la trace d’une   phrase.
– Sortis de l’obscurité des crânes : des souvenirs : ce qui reste : la poussière.

Offert à V R qui me parlait de mes Pièces Uniques et se demandait comment cela se faisait .

Un Alfred Döblin : Pièce Unique n° 194

L’empoisonnement (1922)
d’Alfred Döblin ( 1878-1957 )
m’a permis de savoir que Döblin, en plus d’être écrivain, était psychiatre.
Actes Sud l’avait publié en 1988, traduit par Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize. Très court texte d’un auteur connu principalement pour Berlin Alexanderplatz paru en Allemagne en 1929.

L’empoisonnement  est inspiré d’un véritable procès qui fit sensation. Alfred Döblin est peut-être un des premiers écrivains à la Emmanuel Carrère : écrivain qui rend compte de faits divers qui deviennent des faits de société.
En l’occurence, une femme violentée par son mari l’a tué. Elle avait tenté de le quitter, avait été ramenée par son père au domicile conjugal, avait encore voulu divorcer mais était revenue en arrière.
Donc, cas de violence faite aux femmes mais,
et c’est là le vrai sujet,
accompagné d’amours homosexuelles.
Culpabilité double. Scandale.
Elli Link est attirée par une autre femme avec qui elle échange de nombreuses lettres et qu’on considère comme également coupable.
Le moment du procès est particulièrement « intéressant » : les « experts » et leur langage ampoulé se succèdent. Porteurs de morale ou de « savoir » : P 86 : « L’expert H., le médecin et spécialiste le plus compétent dans le domaine de l’amour homosexuel » (…) « Selon lui, l’inversion sexuelle des pulsions ne résultait pas d’une volonté criminelle, mais d’un malencontreux mélange de chromosomes »…

Quelques Poèmes Express qui viennent de L’empoisonnement :
– Il faudrait s’empêcher. Il y a un attrait singulier à se retenir.
– Aucune des deux femmes n’était en état de tuer.
– Il m’arrache la tête : avec un peu de gentillesse tu obtiendrais de meilleurs résultats.
– A la fin d’une époque effroyable, un homme droit tend à des excès.
– On vivait de faibles passions, on pouvait en se mariant.

L’empoisonnement revisité est offert à Fanette Arnaud, modératrice de rencontres littéraires (Grenoble, Manosque…) !

Un Olivier Cadiot : P U N° 192

Retour définitif et durable de l’être aimé, de 2002, chez P O L  est la Pièce Unique N° 192.
Un texte un peu à la manière de certains Calvino ( Si par une nuit d’hiver un voyageur ) : plein de possibilités de fictions ( bizarres ) en utilisant plein d’images, d’idées, de situations qu’on connaît par des films, des séries, des photos, des articles, en les concaténant, en les juxtaposant, en les tordant. Ambiances de chasse, de richesse, de guerre, de gîte rural, de cabinet médical, etc. Humour de ces glissements.
Des « je », des « vous ».
Des jeux avec les mots.
( p 56 ) :  » Ouin’mor’taï-m’
Il faudrait que ça 
s’arrête maintenant, ok kids relax, pause, une heure de déjeuner et on reprend, super, dis donc toi, oui toi, reste deux secondes, où c’est qu’t’as appris à chanter ? chez les bonnes soeurs ? faut y aller mon petit lapin, hein, tape sur la fesse, allez file.
Si on est dans une comédie musicale. »

Quelques Poèmes Express qui en viennent :
– Il y a un bruit bizarre là où on devait installer le présent.
– Personne ne va attaquer : avec la chenille ambiance communion.
– Mort sous verre.
– La mousse noire, le sang, substance quand l’histoire vrille la chair.
– Ecurie, piscine, hélicoptère, on s’en sort, hein ?
– Ça doit être l’âge de fer avec vrai sanglier de 200 kg.
– La laisser parler les yeux au ciel alors que c’est fini.
– Le saint cherche un assistant.

Un Deborah Levy : P U N° 191

Ce que je ne veux pas voir,
paru en 2014 en Grande-Bretagne
et en 2020 en France, aux éditions du Seuil sous la marque éditions du Sous-Sol,
traduit par Céline Leroy
= Pièce Unique N° 191.

Deborah Levy a froid à Majorque sous la neige, se souvient de l’Afrique du Sud quand son père fut arrêté comme membre de l’ANC, et de l’Angleterre où la famille est arrivée, puis s’est séparée lorsqu’il fut relâché. Elle n’est nulle part vraiment chez elle.
Un joli personnage dont on se demande ce qu’elle a pu devenir : Melissa « une Barbie bien vivante, en mini-jupe bleu pastel » … » dix-sept ans »… »cheveux en choucroute », pleine de viefille de racistes, vivant à Durban et amoureuse d’un Indien.

Quelques Poèmes Express qui viennent de ce livre :
– Rien et plus souvent. Quelque chose sanglote.
– L’imaginaire était une illusion. Il s’effondrerait autour de baskets.
– Allumée dans chaque restaurant, la serveuse ressemblait à un linguiste malpoli.
– Je ne savais pas trop où était ma tête. Il me paraissait évident qu’elle était tombée.
– Sous l’édredon en satin rose, les gens en plastique.
– Femme, épouse, mère s’étaient glissées dans le manuel de sténo.
– Me débarrasser des cadavres. Me passer la main sous l’eau.
– Rapporté d’Angleterre, le gras du bacon.
– S’approcher d’une sorte de catastrophe , d’un moment en marbre.

Et c’est offert aux éditions du Rouleau : de la micro-édition d’estampes.

Un Céline Minard : P. U. N° 190

Céline Minard, l’écrivaine qui se joue des genres : SF, western, roman de chevalerie….
Ici, Olimpia, paru chez Denoël en 2010 puis en Rivages poche.
Ma première lecture de Céline Minard était un texte de SF, La Manadologie, éditions MF, paru en 2005. En lien avec « la monadologie » de Leibniz. Je n’y ai pas forcément tout compris… mais l’ai beaucoup aimé.
Puis, pour moi, sont venus, dans le désordre, Le grand jeu, livre de montagne et celui-ci : Olimpia, roman historique avec la langue, sinon de l’époque, du moins de l’époque vue du XXIè siècle.
Xavier Houssin, dans le monde du 7 janvier 2010 :  » Olimpia se lit, dans un souffle, dans cette imprécation. » Imprécation d’Olympia Maidalchini, femme puissante du XVIIème siècle, plus pape que celui qu’elle a créé, Innocent X.

Quelques Poèmes Express nés dans Olimpia :
– Bâtards, crétins, vendus se convulseront ce soir.
– Les joues gonflées poussent les rumeurs, les mouches.
– Va-t-en arracher le trône à singe, banques et arrogance.
– Au bout du cadavre, rien. Aux corps, la menace.
– Elle enfle et déborde, la pustule, elle gonfle et dégueule.
– Elle fit construire une villa, y fit mettre un théâtre. Le présenta aux vents.

Donné, cette fois, c’est sûr à D G, historienne de l’art qui rentre juste de Rome.

Un Robert Weis : P U N° 189

Robert Weis, Luxembourgeois, né en 1980, est l’auteur de plus de 50 publications scientifiques traitant de paléontologie.
Ce n’est pas ce qui a fait l’objet d’une Pièce Unique.
Mais son Retour à Kyôto, paru en 2023 chez Transboréal éditions.
Un voyage au Japon, essentiellement une marche sur les chemins de pèlerinages empruntés depuis le XIème siècle, des « grands sanctuaires de la région », sanctuaires bouddhistes comme shintoïstes. P 139 : « la religion indigène, le shintoïsme (…) un amalgame de pratiques puisant dans le cycle de l’agriculture – il n’y avait pas de textes sacrés ni une théologie définie. »(…) » Le shintoïsme oeuvre à pacifier les esprits divins, les kami, dans ce monde, tandis que le bouddhisme s’occupe du salut de l’individu et de l’autre monde. »

Des parcours plus ou moins religieux, aussi portés par la beauté de la nature au printemps, à l’automne. Montagnes, cascades, forêts et temples. Géographie et histoire entrelacées.
P 184 :  » Au Japon, les opposés (…) ne s’excluent pas, mais se complètent » dit finalement Robert Weis : « permanence et changement » se mêlent.

Quelques Poèmes Express nés là :
– Confus ce quartier. Et poche de beauté cette impasse.
– Les poètes s’exhibent devant un panorama en pause bière pression.
– Heures et jours seront buts de chronologie.
– Le mois de novembre est tout entier à photographier.

– A une heure de l’apogée, les tombes.
– Odeur et peau des aliments : spiritualité de cuisinier.

Retour à Kyôto, revu et augmenté, est envoyé à Laurent Albarracin, poète lu dans Catastrophes et aux éditions Lurlure.

Un Italo Calvino : P U N° 188

Leçons américaines, conférences commandées en 1984 à Italo Calvino (1923-1985) par une université américaine. 5 ont été écrites : Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité. De nombreux écrivains y sont convoqués, de Lucrèce à Gadda en passant par Borgès et Pérec.
Elles sont rassemblées dans la collection Points.

Une de ses phrases m’a particulièrement touchée (dans Rapidité, p.89 : « J’aimerais, quant à moi, rassembler une collection de récits tenant en une seule phrase, voire en une seule ligne si possible »… = ce que veulent plus ou moins faire les Pièces Uniques…

Me touche également ce § dans Visibilité : p149 : « Si j’ai inscrit la visibilité sur ma liste des valeurs à préserver, c’est pour mettre en garde contre le danger que nous courons de perdre une faculté humaine fondamentale : la vision nette les yeux fermés, le pouvoir de faire jaillir couleurs et formes d’un alignement de lettres noires sur une page blanche, l’aptitude à penser par images. » En 1985, Calvino définissait un des plaisirs, personnel, individuel, de la lecture. En 2023, ce plaisir est laissé de côté par beaucoup. Est privilégiée l’image créée par d’autres pour tous. L’individualisme de nos sociétés s’est révélé moins fort que l’immédiateté.

Quelques « Poèmes Express » qui en sont sortis :
– Classée dans une chemise transparente et dans un dossier rigide, la pensée.
– Une femme prend conscience de sa main pleine de laine, de sa légèreté.
– Le cadavre refusait de se faire ensevelir.
– L’économie ne tient compte que de 
l’essentiel; la littérature de l’inverse._
– Je m’en vais relire la nuit, parce que la nuit contient la sensation.
– Revenons à une littérature qui serait origine, oeuf collectif.
– Nous sommes exposés à des images-ordures, à en étouffer.
– L’histoire commence à noircir du papier, l’écrit devient maître des images.
– Les strophes sont comme un tourbillon, comme une pelote qui venait aux lèvres.
– Le projet s’épaissit et se compose de corps occupés.

Cette Pièce Unique N°188 est offerte à M-A qui en a déjà reçu une, charge à elle de … la garder si elle veut… ou la faire passer à une lectrice d’essais, Danielle G., historienne de l’art.

Sorcières, sages-femmes et infirmières : P U N° 187

Sorcières, sages-femmes et infirmières, une histoirE des femmes soignantes de Barbara Ehrenreich et Deirdre English est paru en 1973 à The Feminist Press, City University of New York, reparu en 2010 avec une nouvelle introduction et, en français chez Cambourakis en 2014, traduit par L. Lame.
Super intéressant : le « grand remplacement » des femmes dans les métiers de soins, aux Etats-Unis surtout. Elles étaient là d’abord avec un savoir empirique, connaissaient les plantes, guérissaient
– pas toujours, d’accord, mais… –
L’église n’aimait pas ça : la chasse aux sorcières a commencé et la médecine a été créée, masculine, universitaire. Glissement. On a laissé aux femmes la naissance puis, ça aussi, on le leur a enlevé. Elles ont été cantonnées dans le soin après l’intervention du « sachant ».

Quelques Poèmes Express qui en sont venus :
– Les sorcières n’étaient pas disponibles à l’époque.
– Cela n’a pas surgi spontanément. Les crimes étaient un système.
– De vieilles chèvres à chair sèche étaient persécutées. 
(à prononcer à voix haute, vous verrez…, pire que l’archiduchesse.)
Il a été facile aux femmes de s’évanouir.
– « Professionnaliser » le métier d’homme.
– Nous n’avons pas été une forteresse et ce n’est pas accidentel.

On ne sait pas encore à qui on offre ce « 3 livres en 1 ». Surtout, si vous avez une idée, n’hésitez pas.

Un Alexandre Friederich : P U N° 186

Trois divagations sur le mont Alto, ces textes sont écrits en 1999 après des balades en solitaire, en vélo et en montagne.
Description de paysages, relation à l’effort, au voyage en toute conscience.
De jolies images : P. 28 :  » dans l’herbe, les pêcheurs habillés de caoutchouc forment de petites taches molles. »
P. 68 : «  La caravane ressemble à une gélule lunaire. »  P. 69 : « Il y a des vaches; Organisées en archipel. Elles se remplissent. Elles paissent une herbe encore sombre. Elles se vident. Elles flottent. »
Ces
récits poétiques et un peu misanthropes sont édités en 2006 chez Harpo et Héros Limite.
Harpo est maintenant dans le Vaucluse et Héros Limite toujours à Genève.

Alexandre Friederich est né en Suisse en 1965 mais vit dans le monde entier depuis toujours. Une de ses dernières  publications est en 2021, Naypyidaw aux éditions B2, sur l’étonnante nouvelle capitale birmane.

quelques Poèmes express
nés de Trois divagations sur le mont Arto :
– La vie, prenez-la et reniflez-la. Regardez son au-delà.
– L’écrivain habite le désordre, le tisse. Et repart.
– J’ai regardé les touristes dénués d’éternité : cosmétiques, mémoire vidangée.
– Dans des chalets, l’histoire reclouée par les gestes qu’on fait le soir.
– Chambre 60 parmi les habits, les cendriers. Mes narines brûlent.
– Les deux pans de la vallée mâchent leur paysage, entassent l’histoire.
– La pluie croise peu d’habitants : traverse la rue, tape contre la montagne.

La P. U. N°186 est offerte à S. qui vient d’ouvrir, au Havre, Les vivants, un espace où trouver vins natures et livres de bonnes maisons d’éditions indépendantes, comme DO ou LE TYPHON (ou non indépendantes, comme CAMBOURAKIS, P O L…), des romans et des essais autour du vin, de l’écologie et du féminisme.

Calamity Jane : P U N° 185

Calamity Jane (1852-1903) : une sacrée femme, qui conduit des diligences, fait la cuisine pour des hors-la-loi et en donne les recettes, monte à cru et tire au revolver dans le spectacle de Buffalo Bill. Une sacrée femme qui ne supporte pas l’affectation des Anglaises, la pruderie des Américaines. Une sacrée femme que les Sioux respectent, ou craignent, ou croient folle. Une sacrée femme capable de reconnaître la barbarie des Indiens mais aussi celle de Custer, au moment où cela se passe. Une sacrée femme qui eut une fille et la confia à quelqu’un pour qu’elle vive mieux qu’elle.

Quelques Poèmes Express venus de ses lettres à sa fille, parues chez Rivages poche :
– T’avoir dans mes bras auprès des loups.
– Leurs petites griffes avaient trouvé les yeux.
– Travailler dans l’agitation, aimer l’argent et le cul.
– Je néglige l’absence. J’espère ce que je connais.
– Si tu trouves un Dieu, demande lui de miser sur une femme.
– J’ai le coeur loin.
– Les menteurs ne se soucient que d’empêcher.

Ce petit volume est offert à Hélène Souillard, diplômée de l’ESADHaR puis d’un CAP de pâtisserie, responsable de l’artothèque du Havre. « Plasticienne » – le mot re-trouve son sens -,  elle réalise et propose de faux plats alléchants en vraies matières artificielles.