Calamity Jane : P U N° 185

Calamity Jane (1852-1903) : une sacrée femme, qui conduit des diligences, fait la cuisine pour des hors-la-loi et en donne les recettes, monte à cru et tire au revolver dans le spectacle de Buffalo Bill. Une sacrée femme qui ne supporte pas l’affectation des Anglaises, la pruderie des Américaines. Une sacrée femme que les Sioux respectent, ou craignent, ou croient folle. Une sacrée femme capable de reconnaître la barbarie des Indiens mais aussi celle de Custer, au moment où cela se passe. Une sacrée femme qui eut une fille et la confia à quelqu’un pour qu’elle vive mieux qu’elle.

Quelques Poèmes Express venus de ses lettres à sa fille, parues chez Rivages poche :
– T’avoir dans mes bras auprès des loups.
– Leurs petites griffes avaient trouvé les yeux.
– Travailler dans l’agitation, aimer l’argent et le cul.
– Je néglige l’absence. J’espère ce que je connais.
– Si tu trouves un Dieu, demande lui de miser sur une femme.
– J’ai le coeur loin.
– Les menteurs ne se soucient que d’empêcher.

Ce petit volume est offert à Hélène Souillard, diplômée de l’ESADHaR puis d’un CAP de pâtisserie, responsable de l’artothèque du Havre. « Plasticienne » – le mot re-trouve son sens -,  elle réalise et propose de faux plats alléchants en vraies matières artificielles.

Un Georges Bernanos : P U N° 183

Les grands cimetières sous la lune, parus en 1938, sont la Pièce Unique N° 183.
Cet essai, plein de fougue, de morgue de Georges Bernanos ( 1888-1948 ), écrit à partir de ce qu’il voit aux Baléares, est étonnant. Le ton est fort, dur vis-à-vis de ce qui fut son camp, du clergé. Il se fait défenseur des classes populaires, montre son mépris vis-à-vis d’un Franco et de la bourgeoisie espagnole, coupables des exécutions de pauvres à peine républicains. Il étend ce dédain à la classe moyenne française qui ne pense qu’à préserver ses privilèges et penche sans honte du côté des dictateurs alors que vient la guerre.

Quelques « Poèmes Express » venus de ce livre :
– Des siècles portent l’angoisse sous la moisissure, la colère au comptoir.
– Bien moins nombreux qu’on ne l’imagine, les vrais vieux.
– La presque totalité de la population mâle pense à son corps.
– Toutes les erreurs viennent pourrir en pus d’histoire.
– Je ne trouve pas drôle de comprendre. D’ailleurs, on peut toujours jouer les imbéciles.
– Vous attendez le progrès; permettez que je 
rigole.
– Des saints ne doivent rien à personne, n’ont aucun secret, drôles de gens !
– Ce détail n’a aucun intérêt. Mais les poissons tournent en rond.

Ce Bernanos « augmenté » est offert à Eloïse Guénéguès, directrice de la maison Gueffier, lieu dédié à l’écriture et à la littérature qui fait partie du grand R, scène nationale de La Roche-Sur-Yon. Rencontrée plusieurs fois à Ecrivains en bord de mer, elle était, cette année, avec Bernard Martin, et avec ferveur et brio, du côté des intervieweurs.

Un Magda Szabo : P U N° 184

Magda Szabo (1917-2007), issue d’une famille de la grande bourgeoisie protestante qui dut supporter la guerre, l’occupation par l’armée rouge puis la prise de pouvoir par les communistes.
 Rue Katalin, sorti en 1969 en Hongrie, en France chez Viviane Hamy en 2006, rend compte de ces différents moments. La construction est un peu déconcertante. L’histoire  est celle de  trois familles en six dates, de la seconde guerre mondiale à 1968. Une de ces familles est juive et disparaît. Leur mort change tout entre les personnages restants. Les morts sont là, toujours, et visibles et non reconnaissables. L’histoire d’un pays à travers une rue.

Quelques « Poèmes Express » qui en sont issus :
Le village s’amusait à faire croire qu’il était toujours le village.
– En se raccrochant aux phrases, ils sortiraient des morts.
– Elle ouvrait son mari, le refermait élégamment en petits cubes.
– Un simple regard et il se jetait par terre et rétrécissait.
– Elle pensait droit : elle était élevée à offrir ; il fallait.
– Soldats empilés méthodiquement dans l’odeur des blouses blanches.
– Le savoir était sans souffle. Tout de même formidable mais malade.
– Elle avait été son désir, elle le vit, cela la gênait.
– Ceux qui savaient avaient disparu et il n’y a plus de monde.

Ce Magda Szabo « augmenté » est offert à Florence T., ancienne collègue de lettres, très branchée livres … et Japon… qui m’ a recontactée récemment. Elle a juste à me donner son adresse !

 

Un Stig Dagerman : P U N° 182

Stig Dagerman (1923-1954), est en Allemagne en 1946 en tant que journaliste. Il raconte ce qu’il voit, comprend et ressent de l’état du pays, des habitants, selon les zones d’occupation. Il montre l’hypocrisie des Spruchkammern, les tribunaux censément de dénazification qui s’attaquent plus aux petits qu’aux gros. Il s’indigne et dit le risque de la punition infligée à une population entière quand les plus coupables s’en sortent. C’est Automne allemand paru en livre en Suède en 1967, chez Actes Sud en 1980, traduit par Philippe Bouquet (1937-2023, qu’on pouvait rencontrer aux Boréales de Normandie) et trouvable collection Babel.

Des « Poèmes Express » en sont sortis. En voilà quelques uns :
– Un avocat coquin, dans l’obscurité, frôle des dos, pleine peau.
– Le Russe, l’Américain le fait empailler et l’envoie chez lui, en souvenir.
– Les rangées de fauteuils doivent apprendre à attendre.
– En uniforme, lunettes en train de glisser et voix nasillarde.
– Chercher le moyen de tuer ceux qui s’entassent dans la tête.
– La faim fume des cigarettes et boit un thé gris.
– Lorsque les nazis asexués prennent l’air, ils sont d’une beauté de bière.

Cette Pièce Unique est offerte à Stéphanie Van P. rencontrée depuis plusieurs étés dans plein de bons moments festifs à Pirouésie et que l’idée des Pièces Uniques a amusée.

Un Bertrand Schefer : P U N° 181

L’âge d’or de Bertrand Schefer, 2008, éditions Allia. Toujours ce papier ivoire, ce format et cette typo distingués. Allia où B. Schefer avait déjà traduit Zibaldone de Leopardi, Allia que B. Schefer quitte en 2012 pour P O L, une autre distinction.
Bertrand Schefer était, cette année à Ecrivains en bord de mer pour son texte Francesca Woodman et pour les 40 ans de P O L. J’avais mission de lui passer le bonjour d’une libraire, Caroline, qui l’avait interviewé dernièrement. Mission accomplie. Abord très agréable.
Depuis, lecture de L’âge d’or et de Série noire, plus récent, plus aisé. D’ailleurs, ce serait un vrai plaisir de voir l’auteur accueilli par les Ancres Noires pour ce roman « blanc » qui parle du « noir » et qui reçut le prix Wepler en 2018.
L’âge d’or : des moments de vie, des personnages jeunes qui s’essaient à l’âge adulte avec des corps durs, des actions dont ils ne semblent pas mesurer l’impact, de fausses rencontres, des essais non transformés, des défaites.

Voilà quelques « Poèmes Express » nés dans L’âge d’or :
– Coule vert-de-gris dans la tête un mélange de fonds de bouteille.
– Le blanc de son corps était au lit.
– A deux ans il lance une pluie de confettis, vieille idée.
– Il pense au mot « mot » : fin morceau de conversation.
– Le linoléum imitation faux bois gondole dans le silence de la pièce.
– C’est peut-être à cause du blanc sur le boulevard qu’on n’a pas grand chose à voir.
– Dissout dans l’acide ou paisible dans la cuisine, le corps.

L’âge d’or  » augmenté  » de  » Poèmes Express  » et d’actualités  » ricocheuses  » est offert… à Bertrand Schefer… qui n’a évidemment rien demandé …

Un Umberto Eco : P U N° 180

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Numéro zéro, paru en Italie, et en France dans la traduction de Jean-Noël Schifano en 2015 est la Pièce Unique N° 180 (180, quand même ! )
Umberto Eco (1932-2016) avait au moins deux surnoms : » il professore » et « il tuttologo ». Tout fait sens et, en amoureux de savoir, ce septième roman mélange faits historiques et théories du complot.
Plus intéressant encore, il y décrypte avec humour les dérives d’un journal sous capitaux privés, « Domani », appartenant au « Commandeur Vimercate » – Au moment de la ressortie du JDD, c’est à lire… –  Vimercate // Berlusconi // B… également propriétaires de télévisions…

Quelques Poèmes Express venus de Numéro zéro :
– Perdez votre latin, entraînez-vous.
– Rêver d’un jacuzzi est moins cher que le payer.
– Personne ne paraissait avoir envie de durer.
– Fou était romanesque. Folie était collector.
– Chaussettes vert petit pois : en déduire un personnage.
– La vie avait renoncé et l’avait montré.
– On ne veut pas finir au tribunal pour une rumeur roulant des hanches.
– Recevoir un chèque pour ne pas écrire.

Ce Numéro zéro additionné de Poèmes Express et d’informations a été offert,
lors de Pirouésie 2023 – on en parle bientôt –
à Coraline Soulier, enseignante, animatrice d’ateliers d’écriture
et Oulipophile
à Pirou comme à Lille, dans Zazie mode d’emploi.

Un Jean Birnbaum : P U N° 179

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 Le courage de la nuance de Jean Birnbaum paru au Seuil et trouvable en collection Points, prix François Mauriac en 2021.
Jean Birnbaum est journaliste, essayiste, directeur du supplément Le Monde des Livres. Dans ce texte, né d’un « sentiment d’étouffement », il évoque les écrivains qui ont voulu voir et dire le monde en gris (coloré), qui ont refusé la simplification de l’extrême, au risque de n’avoir que des adversaires, d’être vus comme « tièdes », « lâches ». Camus, Barthes, Bernanos, Arendt, Aron ont fait preuve de l' »héroïsme du doute », chose très mal vue actuellement, entre autres ou surtout sur les réseaux sociaux.

Des « Poèmes Express » sont nés dans Le courage de la nuance :
– Peler un silence.
– Des hommes libres que nous avons 
regroupés ont le sentiment que nous avons un   monde à refaire.
– Tranquille sincérité du démon : informe, toxique et véritable.
– Il a appris à vomir dans la dentelle.
– Le destin a produit des banalités : les enterrements.

Trois livres en un donc :1) le Jean Birnbaum = l’essentiel
et, accessoires mais là…,
2) les  » Poèmes Express » qui ricochent avec 3) des infos (inter)nationales.
Exemple : Bras tendu, un fils de bonne famille affiche un engagement assez banal ricoche avec « Procès du projet d’attentat néo-nazi » trouvé ultérieurement dans la presse,
ou encore : Le carnage, effet de cisaille, engage l’irréparable va avec Violence et police : un problème d’encadrement juridique, pris dans The Conversation France
Cette Pièce Unique est offerte à un homme politique qui écrit,
pas B. L M., pas F. H., ni N. S.

Un Oliver Rohe : P U N° 178

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Défaut d’origine d’Oliver Rohe : Pièce Unique N°178.

Oliver Rohe était à Ecrivains en bord de mer
– où je lui ai donné cette P. U., trois livres (dont le sien) en un … Le pauvre … –
et où il est intervenu deux fois : la première, avec Mathias Enard, un des amis cofondateurs de la revue Inculte, la deuxième, pour évoquer Chant balnéaire sorti chez Allia en 2023, un retour sur le Liban / au Liban. Chant balnéaire est la deuxième partie du presse-livres, la première étant Défaut d’origine, paru en 2003.

Tout Défaut d’origine se passe à bord d’un avion et surtout dans le for intérieur d’un passager-narrateur qui évoque un pays en guerre jamais nommé, la place de la langue, l’ami Roman : un autre lui-même, le rapport aux autres : le mimétisme, à la mère : une mère / araignée qui retient. Un monologue, un flux de conscience.

Quelques « Poèmes express » nés dans Défaut d’origine :
– Dans ce siège il est convenu de penser à penser.
– Les habitants au cimetière imaginent sous leurs 
pieds des os d’habitants.
– Ils déboulent un jour en bas de leurs délires.
– Il nous faut du clinquant, de la mode, ne pas rester à l’écart des Mercedes.
– Elle accumulait secrets et mensonge en couches bien épaisses de fiches.
– Depuis sa tombe, il croyait naïvement être débarrassé de ses frustrations.
– Dès que je me trouvais seul je courais me fondre tout entier dans ma tête. Mon corps était de trop.

Un Bernard Clavel : P U N° 177

Un des buts des Pièces Uniques est de s’attaquer à des textes jamais croisés. Une fois encore, il s’agit d’une première lecture : mon premier Bernard Clavel.
Clavel (1923- 2010) est un autodidacte qui, comme de nombreux auteurs américains, mais peu de Français, fit beaucoup de petits métiers. Il écrivit plus de cent livres, obtint le Goncourt en 1968.

Le seigneur du fleuve, paru en 1972, chez Robert Laffont est la Pièce Unique N° 177. Un livre d’hommes, sans aucun personnage féminin. Un hymne au Rhône, à sa force, à son invincibilité. Et une histoire de progrès qui tue le travail de certains. On est au milieu du XIXè, la marine de halage disparaît devant les bateaux à vapeur. Des hommes tentent de s’y opposer.

Quelques « Poèmes Express » nés de ce texte :
–  Sur toutes les terres, l’été craquait. Des milliers crevaient.
– Serrés dans cette colère, les hommes avaient manqué la fête.
– Elle s’était levée dans l’ombre, lourde à remuer, lente à aller.
– Il avait les fesses pointues et un foulard de soie rouge.
– Mains fines, genoux maigres. Mais les deux réunis, c’est autre 
chose.
– La folie qui fait parler les uns et agir les autres. Question d’orgueil et de pression.
– Des gens avaient inventé des mots qu’ils criaient. On les comprenait rarement.
– Sa poitrine transmettait le cri, comme un animal l’odeur. Une odeur qui touchait.
– On prend un grand coup de ciel quand on grimpe.
– 14 étaient chargés des jurons et 2 de la prière.
– Visage vidé de sang, visage remonté en surface de folie.
– Faut être honnête. Ce qui nous en fout un coup, c’est qu’elle va vivre de travers, sans rien demander.

La Pièce Unique N° 177 est offerte à Fabienne L. rencontrée au Japon. Et le livre est son métier.

Un Yannis D. Yerakis : P U N° 176

Pêcheurs d’éponges  de Yannis D. Yerakis, éditions Cambourakis, est la Pièce Unique n° 176. Traduit du grec par Spiro Ampelas, il donne à lire l’unique texte de cet homme. Un document, doublé d’un poème. Une entrée dans deux mondes inconnus : au début du XXème siècle, ce travail de pêcheur d’éponges et, par ailleurs, la présence d’enfants grecs – esclaves en Russie. Y. Yerakis a vécu les deux. Une leçon d’histoire aussi : à qui appartient alors le Dodécanèse, les premières guerres balkaniques, les colons ottomans italiens puis l’indépendance.
Et :
Extrait de l’article de Ulysse Baratin dans En attendant Nadeau du 26 août 2020 : « Pêcheurs d’éponges atteste surtout d’une société plus ouverte aux textes provenant de non-professionnels de la littérature. La Grèce a eu Yànnis Makriyànnis, éleveur illettré et personnage important de la révolution de 1821, aux antipodes du monde des lettres et dont les Mémoires constituent un jalon des lettres néo-helléniques. Le poète Níkos Kavvadìas travailla toute sa vie sur un cargo et la poésie « rébétiko » fut le fait de garçons bouchers (écoutez l’immense Màrkos Vamvakàris). Encore aujourd’hui, on peut trouver en Grèce des poètes et des conteurs chez des gens éloignés de tout « milieu » littéraire. Ce continuum entre civilisation orale, travail manuel et écriture s’incarne chez Yànnis D. Yérakis.  »

Quelques « Poèmes Express » issus de Pêcheurs d’éponges :

– Rêves partagés. Fragilité des siens. Lumière des leurs.
– On manquait de pétrole. Ne vous fâchez pas si j’écris que de gros en avaient.
– Les requins devaient se cultiver mais le plus grand nombre se traînait.
– Ils étaient nombreux ; la rue et la place étaient pleines de mauvais.
– Des petites vieilles se regroupaient, les plus jeunes les laissaient flotter.
– Poisson dans la barque, temps calme et requin rond au fond.
– Aucune terre au petit matin et pas un seul qui sache.
– Ils sont tous entrés. Je leur ai raconté ce qu’ils avaient vécu. Ils ont répondu : « Nom de Dieu ! »

Cette Pièce Unique est destinée à Arnaud de La Cotte, auteur d’un Journal filmé.

( ci-contre : Cinématon n° 3030
– Fondation Gerard Courant )