Mocky ici donc pertinemment introduit : fin lecteur de romans policiers, comme les gens de la Nouvelle Vague, aime les rafraîchir à l’aune de sa persona. Une relecture plutôt farcesque qu’humoristique ou distanciée sera donc de rigueur. Rappelons vite le goût du réalisateur pour le populaire et l’étrange ainsi que sa proximité de marginal revendiqué avec la personnalité d’un Jean-Luc Godard. Il débute sous le signe de Franju qui réalise à sa place La Tête contre les murs, lequel se déroule dans un asile d’aliénés (scénario de Mocky d’après Hervé Bazin). Les personnages marginaux siéront comme un gant à cet anar truculent qui affectionne les ambiances troubles aux limites du fantastique. Sa collaboration avec André Ruellan, auteur (sous le pseudonyme de Kurt Steiner) de romans de S.F. et d’horreur pour le Fleuve noir, est à cet égard significative, ainsi que son adaptation parodique de Jean Ray, La Grande Frousse ou la Cité de l’indicible peur ou même Litan, dans une trop rare veine poétique et un registre plus ouvertement » premier degré « . Litan faisant quasi-exception, tout film de Mocky à un moment ou à un autre se moque et pratique le second degré : mise en scène bricolée, seconds rôles fétiches semi-professionnels tirant sans cesse vers l’absurde, un plaisir enfantin à déréaliser une scène de course-poursuite où les protagonistes s’envoient les éléments du décor à la figure comme de grands dadais, sans que ( afin que ?) on ne puisse y croire un seul instant ; cassant inlassablement le beau train électrique du cinéma. C’est dire si, à côté des accents anarcho-romantiques de Solo, L’Albatros, L’Ombre d’une chance, (et que l’on peut retrouver égrenés tout au long de son œuvre, certes), la dominante sera à la déformation, virant souvent au grotesque, au point que le spectateur le plus favorable en vienne à se désister ( pour moi ce sera La Machine à découdre). Ici on délaisse la parodie : le loufoque devenant permanent, intrinsèque à la démarche du réalisateur, indépendamment du genre et de la distance prise avec celui-ci.
Dans la filmographie de Mocky la proportion de films tirés de romans policiers est surprenante et, combinée aux polars à scénario original, constitue un monolithe d’anthracite qui nargue le pan des comédies pures. Les adaptations sont quasiment toutes issues de la « Série noire » que les cinéastes de cette génération et de cette mouvance semblent bien privilégier (un peu isolé, Noir comme le souvenir de Carlene Thompson est paru à La Table ronde en 1991). Mocky, lui aussi, louvoie au sein même de la « Série noire » entre des romans renommés (les excellents: Il gèle en enferd’Elliott Chaze, La Machine à découdre de Gil Brewer, et même le moins connu Le Canard du doute d’Harrison Judd, à l’écran Le Témoin) et des titres qui témoignent d’une curiosité informée : A mort l’arbitre ! d’Alfred Draper, L’homme qui aimait les zoos de Malcolm Bosse, au cinéma Agent trouble. (Le lecteur averti ne peut que saluer la pertinence de ses choix ! ) Là où le bât blesse, au regard de l’amateur de noir sinon du cinéphile, c’est quant à la métamorphose opérée par le réalisateur-scénariste. On l’a vu, la transsubstantiation du matériau brut est régulière chez les jeunes cinéastes de l’époque, quitte à décevoir les lecteurs puristes. Et pour certains d’entre eux elle prendra des allures de jeu de massacre, ils n’y trouveront pas une “autre” forme d’imaginaire noir, mais une absence totale de leurs figures favorites et de l’esprit supposé hanter toute œuvre noire digne de ce nom : voir la déception d’un Guérif face à la trahison de Robert Altman (Américain de surcroît) pour son Privé. Et il est loisible de regretter, selon l’importance ou l’affection que l’on accorde à tel ou tel roman, la dénaturation opérée par le réalisateur, ses transpositions peu inspirées : la dimension de critique sociale d’une Angleterre gangrenée par la violence (celle des hooligans en l’occurrence) fait forcément défaut à son adaptation de A mort l’arbitre ! et la valse hallucinée des bulldozers dans la séquence souterraine comble-t-elle cette absence ? Truffaut avait raison : fidèle ou infidèle peu importe, ce qui compte c’est de faire aussi bien, aussi fort, différemment ou pas. Force est de constater que ce n’est pas toujours le cas chez Mocky et qu’il faut abandonner bien des préventions, bien des affects, et se “mockyser” littéralement pour goûter ses fulgurances. Las ! j’y échoue lamentablement face à La Machine à découdre : le scénario improbable, l’interprétation tout autant, me l’interdisent, parmi bien d’autres répulsifs. Le trouble ressenti à la lecture de L’homme qui aimait les zoos ne trouvera pas d’équivalent dans l’impertinence du réalisateur ni dans son détournement judicieux de l’image des vedettes ici conviées.Mais …il y a L’Ibis rouge (l’autre adaptation d’un roman n’appartenant pas à la fameuse » Série noire « , La Bête de miséricorde de Fredric Brown). Sans doute l’œuvre polymorphe de l’écrivain, riche de variations d’un opus à l’autre mais aussi de ruptures, de dissonances à l’intérieur d’un même roman, se prêtait-elle mieux à l’irruption de l’incongru chère au réalisateur. Certes l’efficacité narrative de Brown ne se retrouvera pas chez Mocky, partisan radical du décousu (celui du scénario comme celui de la machine promise à cet usage). Mais le roman et le film sont tous deux zébrés de folie furieuse, de disruption mentale – ce en quoi la présence de Michel Simon n’est pas étrangère. Et là, une interrogation m’assaille : pourquoi donc Mocky n’a-t-il pas adapté Siniac ? Trop proche ?N.B.Il va sans dire que dans ces notes, je ne cherche nullement à être exhaustif ni même vraiment précis : les adaptations des cinéastes évoqués ne sont pas toutes là et je ne donne pas systématiquement les titres français des films et romans lorsqu’ils diffèrent ou pas (encore moins les titres originaux des romans). Pour les amateurs de ce genre de détails (dont je suis) je puis rappeler que Michel Deville commença sa carrière par la coréalisation (qu’il préférait oublier), avec le comédien Charles Gérard, d’un polar très « années 50 » pour le coup, Une balle dans le canon d’après Albert Simonin.Toujours autour de Michel Deville (cinéaste sous estimé) je me permets d’ajouter que sa coscénariste Rosalinde Dammame se souvenait (lors d’une conversation privée) avoir beaucoup élagué, pour le porter à l’écran, le roman de Patricia Highsmith, Eaux profondes, auquel elle trouvait des longueurs, rejoignant en cela l’auteur de ces lignes.Patrick Grée, le 05 novembre 2025,
Pour Les Ancres noires
