LA FEMME INFIDELE (1969), CYCLE CLAUDE CHABROL, LE STUDIO, MARDI 10 MARS 2026, 20H30
Film programmé en partenariat avec les Ancres noires (Polar à la plage).
Séance présentée par Youri Deschamps, rédacteur en chef de la revue “Eclipses”.
Pour découvrir, réviser, en savoir (encore) plus sur Claude Chabrol, voilà le texte de Patrick Grée (cinéphile devant l’Eternel, ancien collaborateur du Panorama de France Culture), Chabrol et ses monstres,
Chabrol et ses monstres.
Certes, une clarté, un classicisme hérités du regard critique très favorable porté sur Hawks. La Femme infidèle en serait un exemple, de même que Juste avant la nuit : cadrages au cordeau, rigueur de l’exposé, ses fondements socio-idéologiques et leur développement scénaristique : rien qui coince ! Mais quid à cet égard des Biches ou, à plus forte raison, du Scandale ?
Il y a bien un Chabrol qui détonne quand il ne déraille pas. Il peut s’agir de simples moments dans des films par ailleurs “tenus”, de ces pieds de nez, bras d’honneur éminemment Nouvelle Vague, dans le ton second degré : incongruités réjouissantes somme toute. Mais aussi quelques images déviantes, cadrages biscornus (à travers un aquarium…). Quand ce ne sont pas des films entiers qui basculent dans la dimension nonsensique, carrollienne ou pas (Alice…of course). Et on pourrait parler d’une belle présence baroque chez ce thuriféraire d’Hitchcock pour qui l’image ne doit pas mentir – à cet égard son analyse mordicus de la fameuse “tromperie” du Grand Alibi ne tient pas tant la route. Du baroque donc comme le suggère Fabien Baumann dans un excellent article de la revue Positif (juillet-aout 2025). Et nous en tombons bien d’accord eu égard à la définition de celui-ci (le baroque), par l’étymologie, comme perle irrégulière.
De l’irrégularité, il y en a dans cette filmographie foisonnante, hérissée de cactus. Foisonnante d’hétéroclites et de coruscants. Ce qui n’est pas si surprenant de la part de cet « irrégulier » (pour le coup) de la pellicule qui reprochait à son ancien camarade François Truffaut de ne pas s’être suffisamment colleté au cinéma de genre, et qui revendiquait ingénument n’avoir aucun ego ! Le cinéma comme aventure, avec ses risques, ses paris un peu idiots mais sans trop de regrets à l’arrivée car l’œil du maître y aura régulièrement mis quelque chose de lui-même, aura travaillé, soigné un aspect de tel ou tel “ratage”. Seul peut-être, à ses yeux, Folies Bourgeoises échappait au repêchage : liberté à chacun d’y ajouter ses propres déceptions de spectateur ou cinéphile.
Foisonnement (ne serait-ce que la quantité…), diversité, éclats de lumières noires, zébrures criardes tout au long de la filmographie et à l’intérieur même des pépites qui la composent ; comme un fleuve tumultueux sans cesse en mouvement ! Chez celui qui pourtant s’honorait de filmer au 50 mm comme nous le rappelle Isabelle Huppert qui note dans la foulée que cela ne l’empêcha pas de tomber amoureux de la steadycam (et surtout de son opérateur !). Rappelons-nous ses propres déclarations prônant le primat du cadre sur la lumière : l’image doit être propre avant tout sinon on fait du ton sur ton. Il s’agit bien du même homme, composite lui-même…comme la vie, foncièrement. A savoir le chroniqueur avisé d’une bourgeoisie emblématique de la Ve République, de tout temps pompidolienne. Une bourgeoisie qui s’ennuie (notion essentielle chez Chabrol, l’ennui) et qui s’invente des jeux et des peurs pour se distraire. Des jeux parfois dangereux, un brin pervers : Les Biches, d’une émouvante cruauté. Et que des icônes marmoréennes cristallisent une fois pour toutes : Stéphane Audran, Michel Bouquet, Michel Piccoli, Maurice Ronet (pour de multiples avatars), un occasionnel et pertinent Claude Piéplu, François Périer tout aussi judicieusement convié.
Mais, face à ce flux ample et mesuré: de francs éclairs comme Le Boucher ou Que la bête meure (indubitablement : un Chabrol/Yanne !) et des dissonances (pas seulement dues aux musiques de Jansen), voire de la cacophonie, Gégauff aidant ; comme pour contrarier le lissage onctueux quoique acide (culinairement pas contradictoire !) de ces “classiques” que sont effectivement devenus La Femme infidèle, Juste avant la nuit ou La Rupture (ce dernier un peu plus mêlé toutefois) : déjà, A double tour et son cadrage “voyant” en plongée avec une amorce marquée dont Chabrol se gaussait ultérieurement affirmant que c’était pour faire parler les critiques, voire…Mais aussi Le Scandale (pourtant bien dans la veine auscultation-de-la-bourgeoisie si typique) qui nous plonge dans les milieux rémois auprès desquels le Bordelais de La Fleur du mal semble d’une équanimité toute mauriacienne. Le Scandale sur un scénario de Gégauff, tout aussi caractéristique mais particulièrement alambiqué, en forme de jeu de dupes et de doubles ( déjà Les Biches…), façon thriller agaçant avec un final à la grue époustouflant : travelling arrière ascensionnel à la stricte verticale qui laisse là la scène et son décor, en révélant tout le factice, théâtre truqué du drame avec ses protagonistes s’agitant-grouillant en un dantesque Fuenteovejuna.
Déjà, nous avions Les Noces rouges et ses stridences visuelles ou narratives : les retrouvailles de Piccoli et Stéphane Audran privés l’un de l’autre et donc de sexe restent gravées dans nos rétines ! Puis, pour peu qu’on y consente, dans la marge de la marge, la galerie des mal-aimés, les cousins de province qu’il est indécent d’évoquer. L’invisibilité de certains films aidant à l’affaire. Il faut dire que l’aventurier du 7e art croisa quelques pirates dans la mare aux producteurs de l’époque et les droits se sont un peu évanouis…Même si la fille du réalisateur le déplore et appelle à réévaluer Docteur Popaul entre autres que Chabrol disait avoir entrepris en complicité de Belmondo sur le principe du « on y va carrément ! ».
Que reste-t-il honnêtement de :
La Route de Corinthe, film parodie, façon Tigre ou Marie-Chantal ? produit par l’incontournable Génovès d’après Claude Rank (pilier du Fleuve Noir) avec scénario et dialogue de Daniel Boulanger, Zidi au cadre (Chabrol l’appréciait à ce poste), Rabier à la lumière, Jansen à la musique (sirtakisante en diable) : toute la Sainte Famille quoi. On y trouve bien un résumé fantaisiste du MacGuffin hitchcockien : « quand il n’y aura plus de petites boîtes noires ce seront de petites boîtes rouges », quelques images composées : sur des quais en gradins ou le plan serré d’une bouteille de champagne se détachant sur le fond vert du déshabillé de Jean Seberg ou encore une petite voiture rouge à distance en plongée au centre d’une étendue de terre jaune et sur laquelle la caméra s’attarde plus que de raison. Et, comme il se doit dans tout bon film récréatif de ces années-là, Jean Seberg change de tenue à chaque séquence. C’est là le moins : on n’est pas non plus chez Jesus Franco.
Quelques crans en dessous, il faut bien le dire, se situe Les Magiciens d’après Frédéric Dard avec Jean Rochefort, Gert Fröbe, Franco Nero et Stefania Sandrelli, l’atout de charme indispensable à ce type de coproduction internationale dépaysante. On n’y évite même pas les « inévitables » décollages-atterrissages d’avions avec sortie des vedettes (et des médiums, donc). Certes, le sujet mériterait, pour de futurs exégètes, d’être examiné à la lumière de l’interêt que le cinéaste portait aux faux-semblants, jeux de dupes et de miroirs déjà évoqués, voire les “fakes” fort goûtés de l’invité surprise de La Décade prodigieuse (opus qui mériterait bien de figurer à ce palmarès). S’enchaînent impitoyablement les dialogues informatifs nécessaires à la progression de l’intrigue…qui dans une voiture, au bar de l’hôtel, à celui du night-club : on s’humecte copieusement dans ce “film de vacances” pendant lequel, espérons-le, Chabrol aura, dans les marges du tournage bien entendu, satisfait sa curiosité du genre humain. Notre amphitryon accomplit malgré tout le tour de force de combiner deux de ces “chevilles” inusables lorsque Rochefort offre à Stefania Sandrelli une vodka à bord de sa Jeep blanche ! Seuls pour flatter l’œil mi-clos du spectateur : un gros plan sur une statuette qu’une main féminine pousse vers le bord d’une commode et, quasi enchaînant, une plongée sur Rochefort et son ombre portée sur le fond blanc du mur de l’escalier.
L’étrange Alice ou la dernière fugue ne constitue donc pas la seule incursion de Chabrol dans le fantastique même si traité avec infiniment plus de conviction que l’aimable paradoxe auquel se résume le propos de ces Magiciens. Je procède plus volontiers, on l’aura compris, par associations d’idées que chronologiquement ou graduellement. Louis Malle, la même année ou presque nous propose la folie Black Moon… Claude Chabrol ouvre son ovni par une très conventionnelle scène de couple devant la télé qui diffuse Des chiffres et des lettres (ce qui confirme, au moins, l’intérêt de notre homme pour la petite lucarne, ses émissions-jeux familiales et sa sincère admiration devant la culture des candidats !) Casting composite, comme souvent, et néanmoins impeccable, jusqu’à l’évanescente et cristalline Sylvia Kristel, décalée (forcément) juste ce qu’il faut. Temps et espace sont ici les deux matières malaxées à cœur joie. Le temps, ingrédient récurrent de l’univers fantastique et l’espace naturellement cinématographique : vaste demeure déserte à colonnes et sol en damier, parc verdoyant d’où l’on ne s’évade pas (le Village de la série t.v. Le Prisonnier) ; intrigant puzzle dont il manquera toujours au moins une pièce.
L’escargot sur le pare-brise de la voiture aurait dû pourtant la mettre en garde : on ne sort jamais de sa coquille, on ne quitte pas la demeure que l’on a sécrétée. La bourgeoisie pompidolienne l’a compris qui fait le tour sans fin de la prison dorée qu’elle s’est choisie, tout juste parvient-elle à se divertir (le vieux Charles Vanel en sait quelque chose lorsqu’il parle de “distractions”). Mais ici la manipulation sadique, la cruauté gratuite ne s’exercent pas entre les personnages : c’est bien le réalisateur qui tire les ficelles au premier plan ; le réalisateur qui s’affiche maître du jeu et des illusions, de l’espace sans fin et du temps qui toujours revient. Joli tournis pour une nausée bien chabrolienne et parfaitement maîtrisée : pas d’intersignes ici, de simples signes qui ne disent rien. Exit l’habituelle hypocrisie des classes qui cachent leurs jeux honteux, voilà qu’on triche d’évidence et on le fait savoir. On révèle l’envers des tours ! tout n’est que farce, mensonge, fake, une autre vérité tout bonnement : on ne sort pas de là (dans tous les sens qu’on voudra).
Cette galerie des incongrus de Chabrol pourrait se poursuivre bien sûr, de Folies bourgeoises en Décade prodigieuse, Partie de plaisir et autres Innocents aux mains sales, avec plus ou moins de bonheur, c’est selon, mais le plus souvent, admettons-le, la caméra à la bonne distance et munie de l’objectif adéquat. Et il y a aussi ces instants de ténèbres où souvent l’image, au sens propre, s’obscurcit ( l’injection forcée du contenu rougeâtre de la monstrueuse seringue dans Alice…) avec parfois l’hystérie qui pointe ( L’Enfer, Le Scandale, Le Cri du hibou…) et toujours le mal qui affleure. Impudiques, voire malséants coups de loupe sur les verrues de la bête. Les œuvres majeures tout autant contaminées donc ; comme chez le patron Hitchcock ces moments de bascule autour d’un verre de lait, dans un clocher, le long d’escaliers sombres où l’on plonge mais d’où l’on émerge aussi au bras d’un sauveur qui se ravise.
N.B. Les propos rapportés de Claude Chabrol et autres témoins ont été glanés sur le petit écran : je les cite de mémoire.
Pour les Ancres noires,
P.G., le 03 mars 2026