Noëlle Châtelet – n° 51

Noëlle Châtelet a écrit La dernière leçon en 2003. Un livre témoignage dont elle espérait peut-être qu’il ferait changer la loi sur la fin de vie. Un livre sur la mort voulue, programmée, mise en place par sa mère de 92 ans, calmement, de manière réfléchie, sans pathos.
Ce livre, s’il n’a pas changé la loi, a été prix Renaudot des lycéens 2004.
Noëlle Châtelet est philosophe mais ce n’est pas sous cette étiquette qu’elle a écrit ce texte. C’est sous celle de fille immensément proche de sa mère qu’elle raconte la préparation, les mois passés à entendre, comprendre puis accepter le geste définitif que VEUT cette personne, ancienne sage-femme, le droit qu’elle revendique : mourir dans la dignité, au moment où elle sent ses forces s’en aller, où elle sait qu’elle ne sera plus ce qu’elle a été, un être responsable, entier et qu’elle refuse cet état de chose.

J’avais acheté ce livre en collection Points en pensant pouvoir le travailler avec des élèves allant en EHPAD. Je ne l’ai pas fait car, plus qu’un livre sur la fin de vie ou la personne âgée, il s’agit d’une incroyable lettre d’amour, fusionnel, rare. Un amour qui accepte la décision définitive de l’autre.

Il est devenu la Pièce Unique n° 51 sous le titre de Le non carre le délit.
En voilà quelques poèmes express :
Je t’avais fait dans les bras aimants à bords coupants.
– Un flocon de neige envie la brousse et le crocodile.
– C’était ma liberté de m’empêcher.
– Sous le vent de novembre et le ciel trop bas, Dieu a un peu raison.
– Manquement, petites trahisons, liste en toute lucidité.
– A chacune de mes pierres, tu voyais des diamants.

Comment offrir ce livre ? A qui ? Le hasard -d’une boîte à livres ou d’une loterie au Chat Bleu- en décidera.

La route bleue

La route bleue de Kenneth White (voir aussi le post précédent : Délocalisés) est la Pièce Unique n° 50.
White ouvre son livre par une citation de Shôbôgenzô : «  La voie s’accomplit. La neige tombe en mille flocons. Plusieurs rouleaux de montagne bleue viennent d’être peints ».
Japon encore : « on entre dans le monde du givre….pays du haïku. » (p. 36)
Melville et Thoreau sont là aussi.
L’ambiance est donnée. Ambiance de « géopoétique ».
Il serait bon de « sortir de l’histoire  pour entrer dans la géographie.«  (p. 64) : géographie humaine et politique, vie des Indiens au Labrador. « Je me demande quand nous allons nous débarrasser de toute cette toponymie évangélique. Je ne connais pas le nom indien de ce lac mais je suis prêt à parier qu’il était beau et précis (…) nommé par des gens qui le connaissaient vraiment, qui étaient en contact avec sa réalité physique. » (p.45)

Voilà quelques Poèmes Express issus de ce livre :
– Un oeuf. J’en entends la rumeur. Tout au fond, sérieux.
– Molasses, les gros cargos me sautillent dans la tête.
-J’ai failli dénicher le paradis mais je suis anarchiste.
– Je me demande quand nous allons nous débarrasser de l’arrière de la tête.
– Il neigeait des petites filles et des gloussements.
– La brume. Je peux lui mettre des skis, la saison finie.

La Pièce Unique n° 50 – 3* livres en 1 – a été offerte à F.B., lectrice enthousiaste et ouverte. Notre première rencontre, par hasard, a duré deux heures. Deux heures de conversation autour du livre. Depuis, nous nous sommes pas mal revues, toujours ou presque autour du livre.

* = texte originel + Poèmes Express surlignés, un par jour + Information du jour.

N° 49 : Un vivant qui…

Un tout petit livre pour une énorme horreur :
Un vivant qui passe, Auschwitz 1943-Theresienstadt 1944,
entretien entre Claude Lanzmann et Maurice Rossel en 1979, (Folio).

Maurice Rossel travaillait pour la Croix Rouge pendant la seconde guerre mondiale. Il était en poste à Berlin et a pu visiter le « ghetto modèle » de Theresienstadt* et Auschwitz. Il a ensuite écrit des rapports lénifiants sur ces lieux, ce qu’il y avait vu, ce qu’on avait voulu lui montrer. Le pire n’est peut-être pas là mais dans ce qu’il dit durant l’interview, plus de trente ans après : p.54 : « J’ai cru, et puis je le crois encore, qu’on m’a montré un camp pour des notables juifs privilégiés*. (…) Le comportement des gens était d’ailleurs tel que c’était fort antipathique. »…
(Claude Lanzmann) p.75 :
« – Vous regrettez ce rapport aujourd’hui ?
– Je ne vois pas comment j’en aurais fait un autre. Je le signerais encore. »……………………

Voici quelques « poèmes express » nés de ce texte :
1)- Il faut être rien et dire les squelettes.
2)- Ce dieu, assez riche pour posséder un quart de Budapest, a des griffes.
3)- Là, au bout d’un certain temps, des machins croyaient en l’horreur.
4)- Ils avaient tout. Ils l’avaient comme des fous.
5)- On attend encore un peu la preuve de la terreur.

Parallèlement à ces poèmes, les informations du jour trouvées dans le journal Le Monde : quelques unes glaçantes :
3)- Autriche : l’extrême droite FPÖ obtient trois ministères régaliens : la défense, l’intérieur, les affaires étrangères.
4)- Canada : des synagogues cibles de messages antisémites lors de la fête d’Hanoucca.

Cette Pièce Unique a été envoyée à Dominique Baillon qui a toujours travaillé pour le livre, en tant que Drac en Picardie puis par des articles dans une revue en ligne Encres vagabondes. Nous nous sommes rencontrées au festival du Polar à la plage au Havre où elle venait pour retrouver des auteurs amis tels que le grand et regretté Pascal Garnier.

drôle de cadeau !

A un jeune, Arthur, qui veut – peut-être – faire des études d’histoire…
une Pièce Unique à partir de Les derniers jours du Fort de Vaux du capitaine Henri Bordeaux, paru en 1934 aux éditions Nelson. Une ode à la guerre, au sang versé pour quelques mètres pris, repris, re-repris. Un « que la mort est jolie » pour sa patrie…

A mettre en parallèle avec des livres édités en l’honneur du centenaire comme  L’enfer de Verdun de Félicien Champsaur, (2015, éditions Le Vampire Actif, installées à Saint-Etienne) qui montre l’horreur de ces combats et ne remet pas non plus en cause la justesse du carnage.

Voilà quelques « poèmes express » nés du H. Bordeaux :
La cadence dépouille un mort, le soulève, le débouche et l’écrase.
– Un fracas rouge s’allonge tandis que la vallée s’emplit d’une vapeur opaque.
– Le coeur battant, les camarades écoutent : silence, un caillou a roulé.
– Recommencer la journée, choisir et poser la main sur une poitrine.
– Les hommes remontent la pente et se jettent dans du vin.
– Quelques heures plus tard, lavé, nourri, apparaît un cas grave,un fils unique.

N° 47 à Allia

La Pièce Unique n° 47 a été faîte à partir de Contre Télérama d’Eric Chauvier, publié aux éditions Allia en 2011. Eric Chauvier, né en 1971, a principalement publié chez cet éditeur. De lui, nous avions aimé :
Anthropologie en 2006 : entre « récit » et « étude sociologique » sur une jeune Rom ,
Que du bonheur en 2009 sur cette expression sans pensée.

Contre Télérama part, lui, du mépris de cet hebdo pour la « vie périurbaine » et fonctionne par mots clefs – le premier étant «  clefs » justement – qui entraînent une petite histoire ou une réflexion.

Les livres d’Allia sont très divers : textes anciens méconnus, récits, documents, essais ; très beaux, papier crème, , couverture douce à la main et avec rabat, petit format, plutôt plaquettes souvent. Etonnants aussi : ils n’aident pas vraiment le lecteur par leur quatrième de couverture (celle de Contre Télérama… :  » Y’en a vraiment qui sont jamais contents. »…). Contre-exemple, notre dernier achat : de Bill Cardoso : KO à la 8e reprise : sa quatrième reprend une page entière du livre.
Chez Allia, nous avons beaucoup aimé par exemple ce Bégout sur Las Vegas, Le bateau usine de Takiji Kobayashi ou Interrogatoires de Dashiell Hammet.
C’est à eux qu’on va (r)envoyer le Chauvier.

Exemples de Poèmes express venus de Contre Télérama :
– Entendu une histoire, en plein hypermarché, une nuit.
– Un tramway sortant d’un bois, marronniers extasiés.
– Bars d’échanges de souffle.
– Les pavillons sont poussière d’intimité.
– Notre fatigue n’arrête rien. Nous avons accès au gris et ne connaissons pas de fiction.
– Au milieu du 
patatoïde, quelqu’un apparaît : contours et métaphysique.

N° 46 : à l’œil ébloui

La Pièce Unique n° 46, 3 livres en 1, a été composée à partir de B17-G de Pierre Bergounioux, paru une première fois en 2001 et réédité par les éditions Argol avec une postface de Pierre Michon.
Pierre Bergounioux, né en 1949, écrivain et sculpteur, a enseigné dans une école d’art.

B17-G est un récit de combat aérien pendant la guerre de 39-45, récit né d’une terrible prouesse technique : en même temps que le mitrailleur allemand tire, il filme.  Une trace reste de ces corps et carlingue déchiquetés. Assassinat / hommage. Très belle prose pour dire la mort cueillie en plein ciel de jeunes Américains, trop jeunes pour avoir une histoire. Un petit livre par son nombre de pages, immense par son intensité.

Voilà quelques uns des Poèmes express nés de B17-G :
Les mots ont une réalité. Un chasseur, c’est pour abattre.
– La mer brûlait d’en découdre avant de boiter un peu.
– Goût acidulé de maisons en bois peint, de tapis aux teintes douces.
– Le soir du drame, la robe de flammes cherche la forme ultime.
– Le dossier du personnel voit le monde par à coups ; ses souffrances ne le concernent plus.
– Sa voix, la voix de qui en haut appelle, crie le réel.

On envoie ce « 3 en 1 » à Thierry Bodin-Hullin, créateur en 2013, à Nantes, des éditions de L’Oeil ébloui : notre voisin à L’Autre Livre, ce week-end. Il publie un ou deux livres par an, courts romans ou poésie. Ses dernières publications sont Les questions innocentes  de Gilles Baudry, moine-poète :
«  Qu’est le temps
s’il n’efface rien
et recouvre tout ? »

Et Lumière brûlée  de Franck Cottet. Illustrations de Lara Cottet

 

N° 45 à Eric Bonnargent

La Pièce Unique n° 45 est de Jean Baudrillard (1929-2007), Amérique paru en 1986 chez Grasset, surtout sur l’espace américain, ses déserts.
Paru il y a 30 ans donc, au moment où Ronald Reagan est président des U S A pour la deuxième fois… Lu quand Donald Trump est président des U S A depuis un an…
Lu en allant à la Biennale de Lyon où une de mes pièces préférées est Crossroads (1976)) de Bruce Conner (1933-2008), un film footage de 37 minutes, constitué de 23 séquences d’explosions atomiques, filmées par 50 caméras militaires au large de l’atoll de Bikini, avec musiques de Terry Riley et Patrick Gleeson…

Quelques uns des Poèmes Express issus de ce texte :
– Il s’effondre comme s’il descendait dans une trappe, vivant mais par accès, vite, vraiment.
– L’instant est sans pensée ; le publicitaire n’a rien à dire ; cette indifférence réussit.
– Le réel n’est pas sûr. Vivre n’est pas attesté, mourir nous arrive, survivre est un marché.
– On continue d’entendre le désastre, son rire. On a la hantise du vide.
– La lecture crée une sensation immédiate de coussin d’air.
– Les compagnies aériennes, il faut des gens pour en prendre le 
risque.

La Pièce Unique n° 45 a été envoyée à Eric Bonnargent, professeur de philosophie, grand lecteur, critique littéraire, d’abord sur un blog puis, depuis 2011, au Matricule des Anges, LA revue littéraire française, auteur de livres sur…les livres : Lettre ouverte à ma bibliothèque (2017, éditions Réalgar) ou autour d’un romancier admiré : Le roman de Bolano (2015, éditions du Sonneur).

 

N° 44 à Pierre Lenganey

La Pièce Unique n° 44 est un livre de voyages, une espèce de petit Jules Verne sans la fiction : Ce qu’on peut voir en 6 jours de Théophile Gautier. Paru d’abord en feuilleton, il raconte le parcours express de l’auteur de la Suisse aux Pays-Bas en passant par l’Allemagne. Un documentaire puisqu’il évoque les moyens de transport permettant ce temps court mais surtout un livre de peintre qui décrit les paysage naturels, les villes, les habitants et en montre très poétiquement les couleurs.
Il n’était plus trouvable que dans un ensemble de voyages de Gautier puis était paru aux éditions Nicolas Chaudun (2004-2013) dans un petit format, un beau papier qui en faisaient un joli objet.

La Pièce Unique n° 44 a été envoyée à Pierre Lenganey, libraire depuis peu.  Pierre Langaney a toujours côtoyé le livre, a co-créé deux maisons d’éditions, la première en 1990 mais… il faut vivre et, parallèlement, il travaille dans l’industrie.
La deuxième, La Renverse en 2015 : poésie d’abord, maintenant aussi romans.
En février 2017, il reprend la belle librairie d’Alençon, Le Passage.
Toujours plus près du livre !

N° 43, à Lara Dopff

La Pièce Unique n° 43 est faîte à partir d’un vieux PUF, un Que sais-je ? sur le Mali, de 1980.
En plus du poème express, on a essayé de trouver chaque jour une information en lien avec l’Afrique,  or c’est infaisable si on se sert uniquement de journaux tels que Le Monde ou de radios françaises…
Il s’agit donc de 3 « livres » en 1. 3 livres inutilement utiles, caduques, traces de temps et d’espaces diffractés.

Voilà quelques uns des Poèmes Express :
La sagesse constitue un terrain d’élection pour le baobab de Haute Auvergne.
– Il périt à l’extrémité de l’océan : le cours de l’or s’effondra et accompagna le poète.
Un ministre accuse le FMI du marasme économique et le président ne jouit plus.
Visite technique : on proclama la première bombe, bombe de la paix.
Avant que ne survienne la catastrophe, la création coloniale était séchée et salée.
Routes bitumées en huit mois : atterrissage au flanc des empires.

Ce Le Mali – devenu Il mêla – est destiné à Lara Dopff, jeune poétesse « nomade », issue du Master de Création Littéraire du Havre. Elle a créé, fin 2015, avec une autre ex-étudiante de ce master, une « caravane d’édition » Phloème.  Amour des mots et de l’« errance », « envie d’histoires, besoin de poésies » sont les raisons d’être de la petite maison dont chaque livre est fait de bout en bout en interne, de l’écriture à l’objet.

Une Pièce Unique qu’on n’enverra pas. Du Georges Pérec.

A partir d’ Un cabinet d’amateur de Georges Pérec.
… » plaisir intense de la machination… » (…)  » J’ai essayé d’écrire une sorte de fausse histoire de la peinture ou une histoire de la peinture un peu à côté avec à peu près la même application que si je décrivais réellement des peintres ou des tableaux, sauf que l’objet reste …imaginaire. » : Georges Pérec au micro de Gérard-Julien Salvy dans l’émission « Démarches » du 19-01-1980, aux Matins de France-Culture.

C’était sans doute trop « spécifique »… La Pièce Unique est ratée…enfin, plus ratée que les autres…

Je n’aime que ces Poèmes express :
–  Le rasoir accompagne acquisitions, conversations et péchés mignons.
– Aucun Américain ne supplie. Une trentaine, à trois reprises, en donnèrent la preuve.
– Méfiez-vous des héritiers : ils vont tenter de vous laisser dans un incendie.
– Un paysage escarpé et tourmenté s’incline à quelques pas d’un cerf à nuances de rose jambon.
– Le 15 ème de juillet n’eut pas lieu mais 1790, si.
– Au bain, le petit lévrier pouvait convaincre des sculpteurs de la supériorité de son profil.
– Rien ne se reflète dans le petit miroir : pas le doigt, pas de chapeau, pas de lion.