L’homme invisible : P U n° 56

L’homme invisible d’H.G Wells (1866-1946) est paru en Angleterre en 1897 et en France, pour la première fois, en 1901 : Griffin, un scientifique entièrement dans sa recherche, devient un criminel : il vole son propre père, incendie un appartement, blesse des personnes. Le savant fou, prisonnier de son invisibilité mais dans la toute puissance, est sorti de l’ordre moral et en meurt.
Wells, s’il juge son personnage, s’amuse bien aussi.

Quelques « poèmes express » qui en sont issus :
Le scaphandrier se tourna pour porter le tuyau à ses lèvres.
– Explosion d’un air digne ; il n’y a rien dedans.
– Orteil et poing, j’ai l’intention de vous trahir.
– Cela se passa dans un cri puis on rangea.
– Il se leva et, l’air d’un imbécile, enfla.
– A deux mains, comprendre la sensation d’ouate.
– Il tira au hasard : la bouche éclata, langue sur les lèvres.

La P.U. n° 56 est offerte à Catherine D., professeur en retraite, femme ouverte, rencontrée lors de la première GAP (Grande Académie de Printemps) du festival seinomarin Terres de Paroles en 2017. Nous y avons partagé ateliers, lectures et spectacles.

55 : Jack London

P.U. n° 55 : L’invasion sans pareille, nouvelle de Jack London (1876-1916) parue en revue en 1910, publiée aux éditions du Sonneur en 2016, préfacée et traduite par Thierry Beauchamp.

Un récit dystopique : la Chine des années 1970-80 surpeuplée fait peur au monde et on lui envoie des avions qui déversent des tubes de verre fin qui éclataient en mille fragments dans les rues et sur les toits. (p 48)… L’Occident tue les Chinois par une vingtaine d’épidémies (p 50)…

Cela ne nous rappelle rien ? : les expériences japonaises de l’Unité 731, créée en 1932-33, activées pendant la seconde guerre mondiale ou les frappes chimiques de la Syrie en 2018…
London a – en 1910 ! – vu juste sur
– l’utilisation d’armes inhumaines – si tant est qu’il y en ait d’humaines –
et
– la démographie chinoise.

La P.U. n°55, 3 livres en 1, est offerte à Jean-François T., grand « écrivant », défenseur des mots dans un collectif de frappadingues à tendance oulipienne qui pratiquent régulièrement l’écriture par la contrainte.

Quelques exemples de Poèmes Express :
– Les Chinois faisaient les Chinois, comprenaient les Chinois et l’esprit chinois.
– Grandir calmement. Et l’inquiétude cesse.
– Rien fut déjà beaucoup trop ; c’est tout.
– A peine la moitié de la vérité était possible. Et l’on n’y pouvait rien.
– Sous le regard des moustiques, de grands avions pourrissaient, empilés.

P. U. n° 54 : de Wiesel

Pièce unique n° 54 d’après Le crépuscule, au loin d’Elie Wiesel (1928-2016), publié en 1987, un an après son prix Nobel de la Paix.

Un livre dans lequel je ne suis pas vraiment entrée, pas en tous cas comme j’avais pu le faire dans son premier texte : la nuit paru aux éditions de Minuit en 1958.

Cette difficulté, la gêne face au tragique du sujet de l’holocauste et ses suites et l’irrévérence inhérente à la forme des P.U. n’ont permis que peu de Poèmes Express (… acceptables… peut-être en est-il toujours ainsi mais cela semble plus frappant encore cette fois…)
Voilà :

J’ai manqué le sofa ; question de méthode sans doute.
– Un baiser qui dura des semaines, un jour, desserra son étreinte.
– Des frissons traversent le corps des femmes d’un certain âge. Consultons.
– Un être vidé regarde le vide pour ne pas tomber sur une idée.
– Autour des malades, les humains semblent plus réels, comme des tasses.
– Né en Pologne, il est venu rayer un Soviétique.

Pour ces différentes raisons, cette Pièce Unique s’auto-détruira après la publication de ce post.

P U n° 53 : Harrison

Jim Harrison.
L’écrivain américain (1937-2016), plutôt dépressif, amateur de pêche, de paysages du Michigan, du Montana, de bons vins, de belles filles…et de cochons… C’est ce qu’on apprend dans Le vieux saltimbanque, clairement pas son meilleur livre, une autobio à la troisième personne, publiée moins d’un mois avant sa mort.

(photo de 2016)

Voilà quelques Poèmes Express sortis du Vieux saltimbanque :
Trop d’amants imaginaires pour deux filles au bord des larmes : injustice.
– Quand le cargo coula, il écouta les arbres, longea la peur.
– Ces hommes bourrés ne s’arrêtent jamais dans un petit restaurant dirigé par une dame âgée.
– Ils firent l’amour ; tendresse en plastique ; un peu d’entraînement nocturne.
– Habiter une splendide villa avec Cary Grant, se sentir désarmé en nuisette et rien à lui dire.
– Sa claustrophobie devait tenir bon et ne pas gâcher sa crise cardiaque.

Ce n° 53 a été envoyé à Erwan Vrinat, une des principales chevilles ouvrières, auprès de Marianne Clévy, du festival Terres de paroles, de lectures, spectacles, performances.
Cette année, la troisième, ce festival de Seine Maritime a lieu du 27 mars au 29 avril. Venez, venez ! C’est de très grande qualité !

P. U. 52 – Bill Cardoso

K O à la 8ème reprise de Bill Cardoso, aux éditions Allia est la Pièce Unique n° 52.
Bill Cardoso (1937-2006), écrivain, reporter, proche de Hunter S.Thompson a, comme lui, fait du « nouveau journalisme » : il apparait donc dans les histoires vraies qu’il raconte.
Ici, en 1974, à Kinshasa (RDC),c’est le combat pour le championnat du monde poids lourd de boxe de Mohammed Ali contre George Foreman que Cardoso est censé couvrir pour le New York Times. Prévu le 24 septembre, le combat est repoussé ; le journaliste doit rester plus de 50 jours dans le Zaïre de Mobutu et c’est autant de cela qu’il est question dans le livre : la toute puissance du dictateur, l’atmosphère du pays, l’impression d’être piégé.

Quelques « poèmes express » de cette Pièce Unique :
Billets et peau de léopard dans tous les halls d’hôtel et dans la chambre 263.
– Sur la 55 ème rue orwellienne rentre un vol de nuit.
– Tu places un gars face à lui, au 6 ème round, il peut devenir psychologue.
– Pour finir le Congo belge, N. ne cessait de répéter « dehors, dehors ».
– Cinquante nuits m’ont accueilli. Un membre m’a pris.
– Le gorille tout droit sorti de la villa balbutia : Quel ambassadeur ?… Le bleu.

Cette P.U. 52 est offerte à Ludovic Pacot-Grivel, responsable artistique du joli petit théâtre des Bains Douches (Le Havre) depuis 2006. Comédien, metteur en scène, programmateur et professeur, il fait partie de l’aventure Terres de Paroles depuis 2016 et, dans ce cadre, monte cette année J’appelle mes frères, une superbe pièce de Jonas Hassen Khemiri.

Noëlle Châtelet – n° 51

Noëlle Châtelet a écrit La dernière leçon en 2003. Un livre témoignage dont elle espérait peut-être qu’il ferait changer la loi sur la fin de vie. Un livre sur la mort voulue, programmée, mise en place par sa mère de 92 ans, calmement, de manière réfléchie, sans pathos.
Ce livre, s’il n’a pas changé la loi, a été prix Renaudot des lycéens 2004.
Noëlle Châtelet est philosophe mais ce n’est pas sous cette étiquette qu’elle a écrit ce texte. C’est sous celle de fille immensément proche de sa mère qu’elle raconte la préparation, les mois passés à entendre, comprendre puis accepter le geste définitif que VEUT cette personne, ancienne sage-femme, le droit qu’elle revendique : mourir dans la dignité, au moment où elle sent ses forces s’en aller, où elle sait qu’elle ne sera plus ce qu’elle a été, un être responsable, entier et qu’elle refuse cet état de chose.

J’avais acheté ce livre en collection Points en pensant pouvoir le travailler avec des élèves allant en EHPAD. Je ne l’ai pas fait car, plus qu’un livre sur la fin de vie ou la personne âgée, il s’agit d’une incroyable lettre d’amour, fusionnel, rare. Un amour qui accepte la décision définitive de l’autre.

Il est devenu la Pièce Unique n° 51 sous le titre de Le non carre le délit.
En voilà quelques poèmes express :
Je t’avais fait dans les bras aimants à bords coupants.
– Un flocon de neige envie la brousse et le crocodile.
– C’était ma liberté de m’empêcher.
– Sous le vent de novembre et le ciel trop bas, Dieu a un peu raison.
– Manquement, petites trahisons, liste en toute lucidité.
– A chacune de mes pierres, tu voyais des diamants.

Comment offrir ce livre ? A qui ? Le hasard -d’une boîte à livres ou d’une loterie au Chat Bleu- en décidera.

La route bleue

La route bleue de Kenneth White (voir aussi le post précédent : Délocalisés) est la Pièce Unique n° 50.
White ouvre son livre par une citation de Shôbôgenzô : «  La voie s’accomplit. La neige tombe en mille flocons. Plusieurs rouleaux de montagne bleue viennent d’être peints ».
Japon encore : « on entre dans le monde du givre….pays du haïku. » (p. 36)
Melville et Thoreau sont là aussi.
L’ambiance est donnée. Ambiance de « géopoétique ».
Il serait bon de « sortir de l’histoire  pour entrer dans la géographie.«  (p. 64) : géographie humaine et politique, vie des Indiens au Labrador. « Je me demande quand nous allons nous débarrasser de toute cette toponymie évangélique. Je ne connais pas le nom indien de ce lac mais je suis prêt à parier qu’il était beau et précis (…) nommé par des gens qui le connaissaient vraiment, qui étaient en contact avec sa réalité physique. » (p.45)

Voilà quelques Poèmes Express issus de ce livre :
– Un oeuf. J’en entends la rumeur. Tout au fond, sérieux.
– Molasses, les gros cargos me sautillent dans la tête.
-J’ai failli dénicher le paradis mais je suis anarchiste.
– Je me demande quand nous allons nous débarrasser de l’arrière de la tête.
– Il neigeait des petites filles et des gloussements.
– La brume. Je peux lui mettre des skis, la saison finie.

La Pièce Unique n° 50 – 3* livres en 1 – a été offerte à F.B., lectrice enthousiaste et ouverte. Notre première rencontre, par hasard, a duré deux heures. Deux heures de conversation autour du livre. Depuis, nous nous sommes pas mal revues, toujours ou presque autour du livre.

* = texte originel + Poèmes Express surlignés, un par jour + Information du jour.

N° 49 : Un vivant qui…

Un tout petit livre pour une énorme horreur :
Un vivant qui passe, Auschwitz 1943-Theresienstadt 1944,
entretien entre Claude Lanzmann et Maurice Rossel en 1979, (Folio).

Maurice Rossel travaillait pour la Croix Rouge pendant la seconde guerre mondiale. Il était en poste à Berlin et a pu visiter le « ghetto modèle » de Theresienstadt* et Auschwitz. Il a ensuite écrit des rapports lénifiants sur ces lieux, ce qu’il y avait vu, ce qu’on avait voulu lui montrer. Le pire n’est peut-être pas là mais dans ce qu’il dit durant l’interview, plus de trente ans après : p.54 : « J’ai cru, et puis je le crois encore, qu’on m’a montré un camp pour des notables juifs privilégiés*. (…) Le comportement des gens était d’ailleurs tel que c’était fort antipathique. »…
(Claude Lanzmann) p.75 :
« – Vous regrettez ce rapport aujourd’hui ?
– Je ne vois pas comment j’en aurais fait un autre. Je le signerais encore. »……………………

Voici quelques « poèmes express » nés de ce texte :
1)- Il faut être rien et dire les squelettes.
2)- Ce dieu, assez riche pour posséder un quart de Budapest, a des griffes.
3)- Là, au bout d’un certain temps, des machins croyaient en l’horreur.
4)- Ils avaient tout. Ils l’avaient comme des fous.
5)- On attend encore un peu la preuve de la terreur.

Parallèlement à ces poèmes, les informations du jour trouvées dans le journal Le Monde : quelques unes glaçantes :
3)- Autriche : l’extrême droite FPÖ obtient trois ministères régaliens : la défense, l’intérieur, les affaires étrangères.
4)- Canada : des synagogues cibles de messages antisémites lors de la fête d’Hanoucca.

Cette Pièce Unique a été envoyée à Dominique Baillon qui a toujours travaillé pour le livre, en tant que Drac en Picardie puis par des articles dans une revue en ligne Encres vagabondes. Nous nous sommes rencontrées au festival du Polar à la plage au Havre où elle venait pour retrouver des auteurs amis tels que le grand et regretté Pascal Garnier.

drôle de cadeau !

A un jeune, Arthur, qui veut – peut-être – faire des études d’histoire…
une Pièce Unique à partir de Les derniers jours du Fort de Vaux du capitaine Henri Bordeaux, paru en 1934 aux éditions Nelson. Une ode à la guerre, au sang versé pour quelques mètres pris, repris, re-repris. Un « que la mort est jolie » pour sa patrie…

A mettre en parallèle avec des livres édités en l’honneur du centenaire comme  L’enfer de Verdun de Félicien Champsaur, (2015, éditions Le Vampire Actif, installées à Saint-Etienne) qui montre l’horreur de ces combats et ne remet pas non plus en cause la justesse du carnage.

Voilà quelques « poèmes express » nés du H. Bordeaux :
La cadence dépouille un mort, le soulève, le débouche et l’écrase.
– Un fracas rouge s’allonge tandis que la vallée s’emplit d’une vapeur opaque.
– Le coeur battant, les camarades écoutent : silence, un caillou a roulé.
– Recommencer la journée, choisir et poser la main sur une poitrine.
– Les hommes remontent la pente et se jettent dans du vin.
– Quelques heures plus tard, lavé, nourri, apparaît un cas grave,un fils unique.

N° 47 à Allia

La Pièce Unique n° 47 a été faîte à partir de Contre Télérama d’Eric Chauvier, publié aux éditions Allia en 2011. Eric Chauvier, né en 1971, a principalement publié chez cet éditeur. De lui, nous avions aimé :
Anthropologie en 2006 : entre « récit » et « étude sociologique » sur une jeune Rom ,
Que du bonheur en 2009 sur cette expression sans pensée.

Contre Télérama part, lui, du mépris de cet hebdo pour la « vie périurbaine » et fonctionne par mots clefs – le premier étant «  clefs » justement – qui entraînent une petite histoire ou une réflexion.

Les livres d’Allia sont très divers : textes anciens méconnus, récits, documents, essais ; très beaux, papier crème, , couverture douce à la main et avec rabat, petit format, plutôt plaquettes souvent. Etonnants aussi : ils n’aident pas vraiment le lecteur par leur quatrième de couverture (celle de Contre Télérama… :  » Y’en a vraiment qui sont jamais contents. »…). Contre-exemple, notre dernier achat : de Bill Cardoso : KO à la 8e reprise : sa quatrième reprend une page entière du livre.
Chez Allia, nous avons beaucoup aimé par exemple ce Bégout sur Las Vegas, Le bateau usine de Takiji Kobayashi ou Interrogatoires de Dashiell Hammet.
C’est à eux qu’on va (r)envoyer le Chauvier.

Exemples de Poèmes express venus de Contre Télérama :
– Entendu une histoire, en plein hypermarché, une nuit.
– Un tramway sortant d’un bois, marronniers extasiés.
– Bars d’échanges de souffle.
– Les pavillons sont poussière d’intimité.
– Notre fatigue n’arrête rien. Nous avons accès au gris et ne connaissons pas de fiction.
– Au milieu du 
patatoïde, quelqu’un apparaît : contours et métaphysique.