Un Edith de La Héronnière : P U N° 97

Vézelay L’esprit du lieu d’Edith de La Héronnière est paru initialement en 2000, puis dans la Petite bibliothèque Payot. Cette auteure née en 1946 a écrit des récits de voyage et des essais, dont celui-ci.
Elle s’est installée à Vézelay, y a été secrétaire de Maurice Clavel, parallèlement à son travail pour Le Seuil en tant que lectrice, correctrice et rewriter.

Ce petit livre est une déclaration d’amour à ce lieu. E. de La Héronnière y parle du paysage, de l’histoire, des personnes qui s’y attachèrent : P. Mérimée, Viollet Le Duc, R. Rolland et last but not least, les collectionneurs et éditeurs d’art, Christian Zervos et sa femme qui, dans leur maison, La Goulotte, reçurent de prestigieux artistes, de Picasso à René Char en passant par Fernand Léger et bien d’autres,

Voilà quelques Poèmes Express qui en sont issus :
J’aime l’intimité, le tout-au-fond de l’intérieur.
– De plus en plus de messes sont noires et de vieux se cachent.
– Des moines dans le choeur, des sacs poubelle dans les bois.
– Sous la glycine, entre. C’est une maison pleine.
– Sous la lune, les flambeaux et les plis du plain-chant.
– L’obscurité retire ses longs gants noirs.

La Pièce Unique est offerte à F. P., amie croyante à sa façon, qu’un tel endroit ne pourrait que ravir. A moins qu’il ne l’ait déjà fait.

Un Alain Mabanckou : P U N° 96

La Pièce Unique n° 96 est le roman Verre Cassé d’Alain Mabanckou, paru au Seuil en 2005, trouvable en collection Points. Il a, pour ce livre, reçu de nombreux prix (des Cinq Continents, de la Francophonie, Ouest-France, Etonnants voyageurs, RFO du livre). Oui, tout ça. Normal, c’est un texte particulièrement brillant : le monologue très oral, sans aucun point, seulement rythmé par des virgules d’un client du café Le crédit a voyagé. Il se raconte, raconte aussi la vie d’autres clients du bar, tous plus cabossés les uns que les autres.
Mabanckou s’amuse à parsemer le livre de titres de livres, de citations détournées d’auteurs, d’avis sur la politique africaine ou des anciens colons, sur la vie des couples, mixtes ou pas.

Voilà quelques Poèmes express qui en sont issus :
– Tombé d’un drapeau, j’ai gueulé qu’il ne fallait plus compter sur moi.
– Rendez-vous place des Fêtes, mais rien.
– Menace de tempête : fabriquer des fétiches et ricaner.
– La pitié a posé son dictionnaire et a parlé du vivre ensemble.
– J’ai attendu la fin du monde des nains de jardin.
– Dire aux canards lorsque ferme un parc.

(J’aime particulièrement ce Dire aux canards lorsque ferme un parc …!)
Cette Pièce Unique est offerte à Muriel F., encore une amie grande lectrice !

Un Norbert Elias : P U N° 95

Norbert Elias (1897-1990) , on est d’accord, n’est pas un auteur de fiction, mais un sociologue-historien dont l’ouvrage majeur est Uber den Prozess der Zivilisation.
Né en Allemagneil en part en 1935, enseigne et vit en Angleterre jusqu’en 1975, s’installe ensuite à Amsterdam.
Le livre qui a donné ces Poèmes Express est La solitude des mourants, paru chez Suhrkamp en 1982 et en France, chez Bourgois, en 1985. Comme l’indique le titre, on isole les hommes à ce moment de leur vie. Et le XXème siècle – et sans doute le XXIème – le fait beaucoup plus que d’autres temps. Elias évoque aussi les personnes âgées parquées dans les Ehpad.

Quelques Poèmes Express :
– Les clients à l’animalité voudraient jouer.
– Des productions paraissent avoir un sens. Mais non. (*)
– On rencontre les morts dans des couches de vécu magiques.
– Elle perd une personne. Il cherche une personne.
– Contrôler le stock dont dispose la mort la soulage.
– Les médecins sont rigides et les mourantes le savent.

Cette Pièce Unique a été envoyée à l’auteur et énorme lecteur, François Bon. Il en a accusé réception :  » Merci, mais ce n’est pas mon univers. ». J’entends (*) et le remercie également d’avoir répondu.

(source de la photo : www.norberteliasfoundation.nl)

Un Gianni Celati : P.U. N° 94

Aventures en Afrique de Gianni Celati, paru en Italie en 1998, traduit par Pascaline Nicou, est sorti aux éditions du Serpent à plumes en 2002.

Gianni Celati, traducteur et universitaire, voyage en 1997 avec l’ethnologue et Oulipien italien Jean Talon : Mali, Sénégal, Mauritanie. Le point de départ est un projet de documentaire. Le projet change de sujet tout au long du voyage et ne verra jamais le jour. Gianni Celati tient le journal du voyage au plus près de ce qui se passe : du bus qui doit se remplir à ras bord avant de partir, à la façon d’être des hommes vis-à-vis des femmes dans les transports, en passant par les jeunes hommes insistants qui se présentent comme guide ou taxi, les vendeurs de tout qui ne s’avouent jamais vaincus ou les hôtels pour blancs.

Le Serpent à plumes, créé sous forme de revue en 1988, était devenu maison d’édition en 1993. Repris en 2004, il a été placé en cessation d’activité fin 2018 après avoir été intégré au groupe La Martinière …

Voilà quelques poèmes express issus de la Pièce Unique N°94 :
– Le profil se laisse aller quand la tête a beaucoup de plaisir.
– Asphalte sans asphalte, l’énorme terrain de golf au bord du Niger.
– Devant la station-service, un type se lave les turbans.
Je resterais dans les rues de sable, lézard tout terrain.
– L’aube devient digne des aventures d’une carte de crédit.
Ce matinj’avais la tête ailleurs. Vers midi, je suis rempli de terre.
– La vie passe avec un bruit doux. Horizon plat. Dîner dehors.
– Aujourd’hui, c’est moi qui fais le fantôme.

La Pièce Unique N° 94 est offerte à madame M. qui a traversé les continents avant de s’installer à Bruxelles où elle continue à peindre.

Un Driss Chraïbi : P.U N°93

Une enquête au pays, de Driss Chraïbi (1926-2007).
Né au Maroc, élevé dans une société bourgeoise, Driss Chraïbi étudie et vit en France. Son premier roman sort en 1954 : Le passé simple. Le livre, une fausse autobiographie, fait scandale : « J’avais brisé le tabou : j’avais parlé en mon nom , pas au nom de la tribu. »
A partir de 1981, jusqu’en 2004, il écrit des romans policiers avec un personnage récurrent, l’inspecteur Ali. Une enquête au pays est le premier de cette série. Le personnage de l’inspecteur est un Scapin marocain avec un chef prétentieux et odieux dans un Maroc d’après le protectorat qui veut vivre à l’occidentale en ville et qui se meurt ailleurs. C’est drôle, jouissif et, comme tous les bons romans noirs, c’est bien plus que ça : une radiographie du pays.

Voilà quelques « Poèmes express » nés de ce texte :
– Un inspecteur incapable, ça existe ! Cervelle vide…avec piscine.
– Il est simple de réfléchir : le crâne renifle.
– Partir de rien. Tomber dès le début. Pas comme 007.
– La télévision tendait à remplacer les yeux.
– Allah et le prophète détournaient la tête. Adam et Eve traînaient et les siècles étaient.
– Le son d’une déchirure. Un cri et s’allonger.
– Le plus dur avait été d’entrer dans la tête des mots.

Cette Pièce Unique N° 93 a été offerte à Serge Portelli, venu parler de son livre aux éditions du Sonneur, Qui suis-je pour juger l’autre ? Un homme et un texte pleins d’humanité pour une justice plus juste.

Sur Edgar Degas : P U N° 92

La Pièce Unique n° 92 n’est pas d’un auteur mais sur un peintre : Edgar Degas (1834-1917).
Le petit livre des éditions Mille et une nuits, paru en 2012, est une compilation de textes sur lui et de lui. Peintre, dessinateur, graveur, sculpteur, photographe, fils de banquier, victime de krachs boursiers, collectionneur, solitaire, grinçant, antisémite : un homme dans toutes ses (im)perfections.
Dans cet ensemble de textes, on remarque l’écriture inventive de Félix Fénéon à l’occasion de la VIIIè exposition impressionniste, à propos des femmes représentées par Degas : « Des femmes emplissent de leur accroupissement cucurbitant la coque des tubs : (…) en une torsion qui la fait virante » (…) dégageant des seins en virgouleuses ».
On s’amuse aussi de l’humour vachard de Degas :
par exemple sur Cabanel : « Si vous montriez à Raphaël  un Daumier, il l’admirerait. Si vous lui montriez un Cabanel, il dirait avec un soupir : « ça, c’est ma faute. »

Voilà quelques Poèmes Express qui sont issus de ce livre :
– Bras trop longs de jockeys dans des paysages nus.
– La vie en cire épate la mort.
– Un petit notaire n’aime pas qu’un petit notaire bande.
– Descendant de sa gondole, en deuil, elle pleure.
– Le peintre veut ses noirs !…
– La femme qui fuit, lit.

Cette Pièce Unique est offerte à Eric Enjalbert, grand dessinateur, photographe, maquettiste, passionné par son métier, perfectionniste, sans qui les éditions Rue du Départ n’auraient jamais pu exister !

Un Eric Vuillard : P U N° 91

La Pièce Unique N° 91 est La Bataille d’Occident, paru en 2012, sur la Grande Guerre.
Comme chaque fois chez Vuillard, » branché histoire » autant qu’écrivain, on apprend beaucoup.
Comme chaque fois – dans Congo, L’ordre du jour, 14 juillet et les autres -, il s’agit d’une réflexion politique.

Ici, il nous présente les souverains des pays ennemis et alliés, tous de la même famille, pleins de morgue et de futilité. Il nous montre l’évolution des armements et les hommes qui meurent : p. 158 : » Bientôt tout le monde fut là. Tout un peuple jeune et joyeux fut plongé dans ces trous. (…) Il fallait bien les remplir, ces trous ! Il fallait remplir sept cent cinquante kilomètres de trous, sur six kilomètres de large. Il fallait établir un long collier de chair humaine entre ces deux pays »
Et il finit avec Morgan : p.179 : »banquier de l’entente »… « souverain du Trust de l’acier, le grand pourvoyeur de la guerre. Il prêtait à la France et à l’Angleterre l’argent avec quoi elles lui achetaient des armes. Et plus tard, bien après la guerre, il prêtera à l’Allemagne, et l’Allemagne paiera ses indemnités à la France, et Morgan exigera que la France lui règle ses factures. »


Comme chaque fois, c’est une écriture, pleine d’ironie (le plus réussi) ou d’emphase (quelques fois trop…).

Voilà quelques uns des « poèmes express » qui en sont sortis :
L’autre désire désirer et en prend le temps.
– La reine avait posé ses fesses dans les draps d’un dragon.
– L’Europe des grandes occasions : la guerre jusqu’au plus petit os du corps.
– Ils ont traîné les vagues sur le sable.
– S’envelopper de cheveux dans le grand hiver très froid.
– Des gentils petits mots de grands-pères vont macérer dans le schnaps.

Cette Pièce Unique ( 3 livres en un, texte original, un « poème express » et une actualité par jour) est offerte à Emmanuelle Chevalier, créatrice des éditions caennaises Le Vistemboir, femme enthousiaste et hyper accueillante.

Un Jean Giono : P U N° 90

Le chant du monde de Jean Giono (1895-1970) est la Pièce Unique n° 90.
Une MERVEILLE !
Jean Giono disait qu’il écrivait des poèmes, pas des romans et, ici, c’est totalement vrai.
Giono a commencé la première version en 1931. Elle lui aurait été volée. Une deuxième version aurait elle aussi disparu, on ne sait comment. Il y retravaille jusqu’en 1934, année de sa parution chez Gallimard.
On n’a aucun moyen de savoir quand cela se passe. On se retrouve bien à un moment dans une ville de tanneurs, Villevieille, mais le plus gros du roman se passe dans la nature, le long d’un fleuve et dans la montagne au pays Rebeillard, auprès d’éleveurs de taureaux. C’est un hymne aux arbres, aux animaux, à la nuit. Les odeurs sont au premier plan. I repeat : « une MERVEILLE ! »

Quelques poèmes express qui en sont issus :
Givre fendu, grandes flaques de lune, nuit de plainte.
– Un petit frémissement d’oseraie, c’est du vivant.
– Laisse au coulant de l’épaule. Laisse les muscles.
– Souliers craquants et hanches de soie, la vieillesse reste dans la chambre des livres.
– Poil gris, grosse moufle devant le 
gouffre blanc.
– Comme un homme qui s’enfonce dans l’eau ou comme un pompon de laine.

Cette « Pièce Unique » n° 90, toit livres en un, est offerte à Charles Rousselin, peintre abstrait qui vit et travaille au Havre.

 

Un Paul Claudel : P U N° 89

L’annonce faîte à Marie est la Pièce Unique n° 89, et,
j’avoue,
mon premier Paul Claudel (1868-1955)… :
C’est une pièce sur laquelle il a travaillé 50 ans, de 1892 à 1948 et qu’il voit comme le « drame de la possession d’une âme par le surnaturel ». Elle a été créée, dans sa 3ème version, au théâtre de l’Oeuvre en 1912 puis remaniée en 1948 et présentée au théâtre Hébertot. L’intrigue se passe au Moyen-Age, entre deux soeurs, Violaine, proche de la sainteté et Mara, la jalouse…

Voilà quelques Poèmes Express qui en sont sortis :
– Les petites dents de dames donnent de grands tas.
– L’air n’a pas de terre. Peut-être qu’il vaudrait mieux.
– Rougis, peau, de ces choses que l’on a faîtes.
– Eprouver, jouer d’une femme et la laisser vide.
– Homme rouge sur cheval noir : bannière de minuit.
– Il a habité le cri du petit corps.

J’avoue aussi ne pas penser relire de si tôt du Claudel  que j’ai,
je l’avoue encore, tendance à voir surtout comme un « faux frère » pour Camille.
J’avoue enfin ne pas savoir pour le moment  à qui l’offrir.

Un Evelyn Waugh : P U N° 88

Allez, on n’hésite pas …on a fait cette Pièce Unique n° 88 à partir d’un livre anglais …en anglais… Labels A Mediterranean Journal d’Evelyn Waugh (1903-1966). Auteur au style plein d’humour (anglais), d’une famille d’hommes de lettres, il est reconnu dès son premier roman, partiellement autobiographique, Grandeur et décadence (1928).

Labels, son premier récit de voyages de plusieurs mois en Méditerranée, est sorti en 1935 et n’a été traduit en français qu’en 1988. Il le nomme ainsi pour indiquer qu’il sait qu’il n’a rien d’un explorateur. Il va dans des endroits déjà visités et dans les conditions de confort d’une croisière.

En voilà quelques « Poèmes Express ». Ce sont plus des micro-histoires bizarres que des poèmes … on l’avoue… :
The jolly girls with little colored electric bulbs are all nameless.
– I did not dare to speak to ribboned grand-dukes in Paddington station.
– In the greek mountains, night clubs are nonsense.
– Camels left Haïfa for Port Saïd ; one was very sick.
– In a picture-postcard shop, in pseudo-oriental style, there were not enough pyramids.
– In wedding-cake decorations, we can perceive the art of cathedral. 

Cette Pièce Unique , 3 livres en 1, est offerte à Céline L., adorable, sensée et organisée (oui, tout ça) musicologue franco-britannique.