Un Cynthia Ozick : P U N° 105

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Avant d’écrire ceci, j’ai relu le texte si incroyablement positif de Jean-Pierre Suaudeau. Qu’il en soit encore remercié !!!
Je rajouterai juste que ces Pièces Uniques me sont un moyen de découvrir des livres de l’histoire littéraire, parus il y a longtemps, dans un monde où sortent des centaines de textes qui poussent les précédents dans l’oubli. C’est une façon de dire ma croyance en une littérature patrimoine, en un fonds inaltérable. Une façon de partager cette croyance.
OK, on s’en fout,
OK, c’est pompeux,
mais c’est ça.

La Pièce Unique N° 105 est Le châle de Cynthia Ozick, née en 1928, à New York.
Le châle est un texte court, paru aux USA en 1980 et en 1991 en France. C’est un texte incroyable, une atroce merveille. Dans les premières pages, absolument saisissantes, nous sommes en Pologne en 1945. La suite se passe aux Etats-Unis, parle de folie, de solitude et d’orgueil.

Voilà quelques Poèmes Express issus du texte :
Entre ses seins, un bébé rond sentait.
– La bouche d’un homme en uniforme regorgeait de barbelés.
– Plastique brun déchiré, chemise passée, téléphone coupé.
– Touchez pas à un lapin, pelez un rendez-vous.
– Femme de plastique, j’ai le sentiment un peu technique.
– Le bleu de sa robe près du lit. Petit dieu des folles.

La P U N° 105 est offerte à Catherine D., collègue de radio (Ouest Track), branchée art contemporain et livres.

Un Charles Dickens : P U N° 104

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Temps difficiles de Charles Dickens, a été écrit en 1854. C’ est, dit-on, son roman le plus engagé. Dans la ville industrielle de Coketown, sale et laide, se heurtent les mondes des riches et des ouvriers.  Une troupe de cirque passe.
Temps difficiles est une satire où les Gradgrind, les Bounderby sont ridicules et définis par leur fermeture d’esprit, leur manque d’empathie. Pour eux, seuls les faits comptent. L’imaginaire et les sentiments sont à bannir.
C’est une fable où les nantis seront punis et auront besoin de plus petits qu’eux.

 

Quelques Poèmes Express issus de cette P U N° :
Au-dessus de sa tasse de thé, je demande pardon à quelqu’un.
– On pouvait se procurer un oeil et en trouver une paire.
– Trois larmes : tendance à dériver vers 
l’humain.
– Le matin s’installa, enveloppé par l’été. Il s’ennuya.
– Elle attendait comme une pierre en eau profonde.
– Sauver du vide ou en parler.
– Une femme persécute un homme, le range dans la corbeille destinée à cet usage.

La P.U. N° 104 est offerte à Véro L., grande collectionneuse et consommatrice de livres.

 

Un Jean Giono : P U N° 103

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 L‘eau vive ou Rondeur des jours, paru en 1943  chez Grasset est la Pièce Unique N° 103.
Jean Giono a là, comme toujours, des formules merveilleuses qu’on ne rencontre chez aucun autre écrivain et encore neuves en 2020 .
Il s’agi d’un recueil de 16 textes très divers, écrits surtout entre 1930 et 1937 : quelques nouvelles mais plus souvent des textes descriptifs de la montagne ou de la forêt provençales, de villages mourants, de croyances paysannes, des moments de vie : découpage de l’animal qu’on a tué, repas de viande et désir physique, moisson faite en commun : Mort du blé, en une vingtaine de pagesest le superbe rendu par l’écriture du rythme du travail, de la chaleur plombante puis des corps éreintés.

Voilà quelques Poèmes Express tirés de ces textes :
Je finissais le soleil à la scie et tout suivait.
– L’eau coule, le cresson craque au fond.
– Il faudra se charger d’hier. Je compris ce qu’il voulait dire.
– Le ventre est là. L’odeur de la chair est là, dans les danseuses fourrées.
– Des petits pas légers dans du lait tout doux.
– On sent son âge. Il est trop. Il fait poche.

Ce Giono est offert à Marie A., lectrice, écrivante et psy ( Nobody’s perfect ).

Un Camara Laye : P U N° 102

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L’enfant noir, l’autobiographie de l’enfance de Camara Laye (1928-1980), parue en 1953 aux éditions Plon, reparue en 2006 dans la même maison avec une préface d’Alain Mabanckou, n’est plus trouvable qu’en poche.
Camara Laye est né en Guinée, a étudié en France, est revenu dans son pays où il a été haut-fonctionnaire sous Sekou Touré puis s’est exilé au Sénégal. Il a alors collecté des histoires auprès de griots de toute l’Afrique de l’ouest.
L’enfant noir s’arrête au moment où il part en France. Ce qui est raconté est donc la famille, le père forgeron, les pouvoirs de la mère, l’école, les cérémonies d’initiation, le rapport à la tradition, à la croyance, mélange d’animisme et d’Islam.
Le livre, à caractère anthropologique plus que littéraire, a connu un grand succès.
Un film du même nom est sorti en 1995, coproduction franco-guinéenne, réalisée par Laurent Chevallier : une adaptation re-présentée au festival Cinémondes de 2016 : non pas une reconstitution historique, mais une transcription documentaire avec des non-acteurs dont un neveu de Camara Laye qui « tient son rôle ».

– on peut voir une vidéo sur Youtube du réalisateur… il est assez désagréable…
– A noter aussi : l’article consacré à Camara Laye dans l’Encyclopedia Universalis, écrit par Jacques Jouet, où il est moyennement sympa vis-à-vis de L’enfant noir.

Quelques « poèmes express » sortis de L’enfant noir :
– A la ville, les années dévoraient les gosses.
– J’ai peur d’un mot. Celui-là ? Non, celui-ci.
– On offrit une vérité mais que la dernière année.
– Nous nous serrions, elle soupirait. Je m’esquivais.
– Un médicament va se reposer : la douleur est revenue.
– Nous nous sommes glissés dans des circonstances et nous y sommes restés.

La Pièce Unique n° 102 est offerte à Céline D, une incroyable lectrice !

Un Jean-Loup Trassard : P U N° 101

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Campagnes de Russie de Jean-Loup Trassard est paru en 1989 chez Gallimard, puis  en folio mais n’est, semble-t-il, plus trouvable.

Cet auteur, né en 1933, qui se présente comme « écrivain de l’agriculture », a été une de nos nombreuses découvertes au Festival écrivains en bord de mer. Ces rencontres ont habituellement lieu autour du 14 juillet à La Baule. Sans doute, cette année, nous manqueront-elles.
Dans ce livre, Jean-Loup Trassard rend compte de 25 jours passés en Russie paysanne soviétique, sans parler russe, accompagné d’un traducteur. Il décrit et photographie des paysages, des animaux élevés, chassés, des isbas, des églises désaffectées et laides, des kolkhoziens, des repas arrosés, des fêtes cosaques, et une jolie serveuse un peu triste qu’on n’oubliera pas.

Voici quelques Poèmes Express venus de Campagnes de Russie :
– Terre poudreuse et sieste d’été dans la forêt de cinéma.
– Petits cubes de femme…transformation de produits divers en poussière.
Les écrivains régionaux en laine beige donnent le sens.
– Des vaches après consommation, en tapis.
– On ne mange pas un fossoyeur.
– Nous souffrons des petites chaussettes blanches arrêtées à mi-jambe.
– On produit du passé, on en garde un souvenir.
– Deux tracteurs soulèvent deux nuages, petites usines qui fument.

La Pièce Unique n° 101 est offerte à Jean-Pierre Suaudeau, auteur de Les forges, un roman, livre sur un lieu de mémoire ouvrière près de Saint-Nazaire, paru aux éditions Joca Seria en 2018.

Un Julio Cortazar : P U N° 100

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oui, N° 100 !!!!!

Voilà dix Poèmes Express issus de

Les armes secrètes,
une merveille de livre, onze nouvelles toutes plus fabuleuses les unes que les autres, de Julio Cortazar, traduites par Laure Guille- Bataillon, parues chez Gallimard en 1963 :

Un autre corps se défendait d’un autre coup de fouet.
– Je pensais aux lions dans les tulipes.
– Sur le bristol bleu, un savon aux amandes dans du papier vert clair.
– Le lit paraissait flotter dans le vinaigre. Je plongeai dans la chambre.
– Je me rappelle du craquement. Il n’y a plus personne.
– Racontons quelque chose d’anormal, mettons-y des nuages.
– Il a du mal à entrer dans les étoiles ; il y a tant de temps dans le temps.
– Un ver luisant n’a dormi que deux heures. Il faut qu’il pense à prendre des comprimés.
– Il écarte les petites bêtes tièdes, il a peur.
– Des anges applaudissent et les gens croient tout ce qu’on dit.

Les armes secrètes, 3 livres en 1 :  l’original + 1 poème express par jour + 1 info par jour sont offerts à Sylvie B. et à Philippe G., des « compagnons de longtemps », de ceux dont on est proche même quand on ne les a pas vus depuis… eh bien ! longtemps !…

Un John Cowper Powys : P U N° 99

Synopsis:
‘What I’ve tried to do in this tale is to invent a group of really mad people who have the fantastic and grotesquely humorous extravagance that, afer all, is an element in life’.

So wrote John Cowper Powys himself in his prefatory note to this novel first published in 1952.

En anglais le livre est paru sous le titre de the inmates, c’est à dire « les internés » , en français, en 1976, au Seuil :la fosse aux chiens.

Nous sommes dans un asile psychiatrique tenu par le docteur Echetus qui pratique la vivisection sur les chiens. Les personnages principaux sont Tenna Sheer qui a voulu tuer son père – dont on peut se demander s’il n’a pas eu avec elle des relations incestueuses – et John Hush qui a une attirance pour les boucles des jeunes filles au point de les leur couper. Il aime Tenna pour qui « ce n’était pas n’importe quel genre d’homme ! Il était du genre inanimé. Plus une poupée qu’une personne.…(p. 47)
Le personnel est aussi étrange que les malades.
L’univers de ce livre de Cowper Powys (1872-1963) est extrêmement étonnant et on a l’impression que Powys comprend parfaitement les folies dont il rend compte.

De ce texte sont sortis des « poèmes express » :
Flot continu de hochements de tête. Conversation de ventriloque par tous ces dos.
– On avait déjà oublié la dynamite dans sa chambre.
– Sur l’oreiller protestait cet agressif de l’amour.
– Elle se mit enfin à déformer les hommes, à jouer de leurs têtes.
– Mon voisin est catholique, son regard pas.
– Une femme sur le carrelage et un groupe de mâles.

Ce livre est offert à Bernard G. amateur d’étrangetés littéraires

Un Marie Ndiaye : P U N° 98

Un temps de saison est paru  aux éditions de Minuit en 1994, quatrième roman d’une auteure de 27 ans !
Herman est professeur. C’est la rentrée, le moment de partir, mais sa femme Rose et leur fils ont disparu dans le village où ils passent leurs vacances. Il reste pour les retrouver évidemment. Personne ne l’aide. On l’engage à s’installer. Au début, son seul souhait est que ça cesse puis il s’habitue, d’autant qu’il les revoit…

Plein de choses intéressantes dans ce livre inclassable : l’engourdissement d’Herman, la séparation entre ceux qui restent et ceux qui veulent partir, un fantastique quotidien.

Voilà quelques uns des Poèmes Express qui en sont issus :
Il était temps de rassurer les femmes quand on était mari.
– Les événements seraient joyeux. Mais serrées, les cuisses.
– Un sanglot s’échapperait des lèvres molles. Indécence. Air ennuyé.
– Femmes rembourrées et galanterie. Chair amollie et sueur.
– Le village semblait de plus en plus rouge et inventait le regard haineux.
– Vous auriez pu prévenir que le ciel était toujours en guerre.

La Pièce Unique n° 98 est offerte à Caroline L.qui travaille avec moi et qui a tellement d’envies qu’une seule vie ne peut pas suffire !

Un Edith de La Héronnière : P U N° 97

Vézelay L’esprit du lieu d’Edith de La Héronnière est paru initialement en 2000, puis dans la Petite bibliothèque Payot. Cette auteure née en 1946 a écrit des récits de voyage et des essais, dont celui-ci.
Elle s’est installée à Vézelay, y a été secrétaire de Maurice Clavel, parallèlement à son travail pour Le Seuil en tant que lectrice, correctrice et rewriter.

Ce petit livre est une déclaration d’amour à ce lieu. E. de La Héronnière y parle du paysage, de l’histoire, des personnes qui s’y attachèrent : P. Mérimée, Viollet Le Duc, R. Rolland et last but not least, les collectionneurs et éditeurs d’art, Christian Zervos et sa femme qui, dans leur maison, La Goulotte, reçurent de prestigieux artistes, de Picasso à René Char en passant par Fernand Léger et bien d’autres,

Voilà quelques Poèmes Express qui en sont issus :
J’aime l’intimité, le tout-au-fond de l’intérieur.
– De plus en plus de messes sont noires et de vieux se cachent.
– Des moines dans le choeur, des sacs poubelle dans les bois.
– Sous la glycine, entre. C’est une maison pleine.
– Sous la lune, les flambeaux et les plis du plain-chant.
– L’obscurité retire ses longs gants noirs.

La Pièce Unique est offerte à F. P., amie croyante à sa façon, qu’un tel endroit ne pourrait que ravir. A moins qu’il ne l’ait déjà fait.

Un Alain Mabanckou : P U N° 96

La Pièce Unique n° 96 est le roman Verre Cassé d’Alain Mabanckou, paru au Seuil en 2005, trouvable en collection Points. Il a, pour ce livre, reçu de nombreux prix (des Cinq Continents, de la Francophonie, Ouest-France, Etonnants voyageurs, RFO du livre). Oui, tout ça. Normal, c’est un texte particulièrement brillant : le monologue très oral, sans aucun point, seulement rythmé par des virgules d’un client du café Le crédit a voyagé. Il se raconte, raconte aussi la vie d’autres clients du bar, tous plus cabossés les uns que les autres.
Mabanckou s’amuse à parsemer le livre de titres de livres, de citations détournées d’auteurs, d’avis sur la politique africaine ou des anciens colons, sur la vie des couples, mixtes ou pas.

Voilà quelques Poèmes express qui en sont issus :
– Tombé d’un drapeau, j’ai gueulé qu’il ne fallait plus compter sur moi.
– Rendez-vous place des Fêtes, mais rien.
– Menace de tempête : fabriquer des fétiches et ricaner.
– La pitié a posé son dictionnaire et a parlé du vivre ensemble.
– J’ai attendu la fin du monde des nains de jardin.
– Dire aux canards lorsque ferme un parc.

(J’aime particulièrement ce Dire aux canards lorsque ferme un parc …!)
Cette Pièce Unique est offerte à Muriel F., encore une amie grande lectrice !