Un Francisco Coloane

Pièce Unique n° 73 : Tierra del fuego de Francisco Coloane (1910-2002), auteur chilien. Fils de capitaine baleinier, il fit lui-même des métiers physiques sur mer et sur terre.
Tierra del fuego est sorti en 1963 au Chili, en 1994 chez Phebus et est maintenant en Points poche. C’est un recueil de nouvelles, un ensemble de très beaux textes qui nous transportent littéralement dans le temps et l’espace : îles, marais, vallées, cordillères d’un Chili intemporel ou historique.

Hasard… de magnifiques textes sur le Chili… au moment où Rue du Départ prépare un livre sur ce pays dans sa collection Voyageur…!

Voilà quelques « Poèmes Express » qui en sont extraits :
Un individu percé de mouches, carcasse d’os et sang sur la chair percée.
– Un squelette dit distraitement : je crois qu’il faudrait aller ailleurs.
– Prendre le temps de réfléchir. Rester seul de fond en comble.
– Fragile et tendre, le petit animal tiède.
– Enveloppé d’obscurité, le corbeau attend un conseil.
– Un point noir se rua au bas du mamelon couvert de sueur.

La P U n° 73 est offerte à Danielle D., une femme incroyable aux multiples vies elle aussi.

Un Camilo José Cela

Ce livre du prix Nobel, 1989 : Camilo José Cela (1916-2002)
La famille de Pascal Duarte (1942)
est la Pièce Unique n° 72.
Camilo José Cela fut un homme ambigu, du côté du franquisme pendant un temps puis censuré par ce régime, anobli par le roi en 1996 et membre du Collège de Pataphysique.

La famille de Pascal Duarte est son premier roman. Un homme raconte sa vie alors qu’il est en prison, condamné à mort. Adulte, il a tué sa propre mère, a grandi dans une famille atroce. Le livre est ouvert et fermé par des textes de personnes ayant recueilli ce témoignage : effets de réel.

Voilà quelques Poèmes Express tirés de ce livre :
Je ne suis pas mortel mais, à mesure que le destin me mène…je suis condamné.
– Autour de la bouche, la figure tremble : ainsi commençaient les disputes.
– Caressant la tête, la femme avait envie de l’étrangler mais cela passa.
– Abandonné et usé, il criait – c’était un dimanche – et Dieu se trouvait à la maison.
– Ce premier baiser reste de bon matin dans la sacristie. Pas pressé.
– Tu pensais le monde qui se laissait faire.

Ce livre est offert à Catherine Dô-Duc, rencontrée à des festivals dont celui des Ancres noires, auteure du blog Polar de Velda où elle parle de tous les grands du noir, des Ian Rankin, John Harvey aux nouveaux comme Joseph Knox..

Un Mario Rigoni Stern

La Pièce Unique n° 71 est un livre de Mario Rigoni Stern (1921-2008) : L’année de la victoire, paru en Italie en 1985 chez Einaudi, en 1998 en France et trouvable en poche chez 10-18.
La fin de la guerre de 14. Le retour des habitants dans leur montagne où tout est bouleversé, déchiqueté, détruit, où la montagne elle-même a changé de forme, où les forêts ont disparu, où les squelettes sont encore accrochés aux barbelés, où un bélier peut sauter sur une mine – à moins que ce ne soit un prisonnier, utilisé au déminage -. La lenteur administrative. La montée parallèle du fascisme et du socialisme. Tout à reconstruire.

Les textes de Mario Rigoni Stern sont très beaux, très humains, qu’ils parlent de la nature ou de la guerre, la première, ou la deuxième qu’il a vécue jusque sur le front russe, jusqu’à Mauthausen.

Rigoni Stern avait dit : « J’espère ne pas mourir sous Berlusconi (…) histoire de garder espoir en la vie et en l’humanité. Berlusconi ne donne pas cet espoir. »

Un recueil d’entretiens (1963-2007) : Le courage de dire non est sorti en avril 2018 aux Belles Lettres.

 

Voilà quelques Poèmes Express issus de cette Année de la victoire :
– La terre montrait ses jambes, et l’air, sa stupeur.
– Une brume s’accrochait aux hêtres, du brouillard et le silence.
– Certains avaient creusé les vieux, frappé les rescapés.
– C’était la première fois ; il tenait ses genoux en regardant le feu qui s’éteignait.
– Les petites filles troussées sur des barbelés.
– Rejoindre ses moutons. Finir la maison. Passer dans la chaleur.

Cette P.U. est offerte à Cécile P. , une jeune femme qui mord, qui rit, qui pense et qui agit. QUELQU’UN !

Un de Baumugnes

70 ème Pièce unique de Rue du Départ : Un de Baumugnes de Jean Giono (1895-1970), de sa première période, paysanne, terrienne.
Le livre est paru en 1930 chez Grasset, adapté en 1934 par Pagnol : Angèle avec Fernandel, Oranne Demazis, Jean Servais qui ne… doit rendre justice ni à la beauté des personnages, ni à la langue de Giono : ( Livre de poche, p 43 )  » Quand il fut nuit, je fis mon lit à côté d’un pré qui chantait de toutes ses herbes, et, la figure contre les étoiles, je me mets à dormir à mort » , ou ( p 58 )  » C’est gelé parce qu’une chose est arrivée d’un coup qui glace le rire, et le rire s’est gelé, et il est là comme un bloc d’eau. » ou encore ( p 89 ) « …on happait , la bouche ouverte, de grands morceaux d’air brûlant qui voulait pas passer… »

Quelques uns des Poèmes Express « sortis » de ce Giono :
– La chouette choule. Coup de fusil. Ouverte, d’un coup.
– La montagne souffle un soupir et laisse tomber quelqu’un.
– Les femmes écoutent, écoutent et celle-là parle de loups et de peau.
– Je fourre le fou dans des touffes de bras.
– Un homme en colère fascine. Il sonne sur terre.
– On a fini dans l’herbe. Maintenant, il n’y avait plus qu’à se toucher.

La P.U. n° 70 a été offerte à Catherine C., bien que médecin…, plus qu’ intéressée par les arts plastiques, leur pratique et leur histoire, assez pour parcourir des kilomètres.

N° 69 : Le voyage

Pièce Unique n° 69 : Le voyage de Paul Morand (1888-1976).
Ce livre est paru pour la première fois en 1927, a été repris (augmenté et modifié)  en 1964 comme Morand le faisait souvent. Un parmi une trentaine de ses livres de voyages, trouvable en Pocket. Grand bourgeois, diplomate-écrivain, il a pu se consacrer très jeune au plaisir de voyager, a fait des portraits de villes : New York, Londres, Bucarest… a écrit Venises en 1971, différent, travaillé en fragments, sans la décrire, plus comme une pudique autobiographie puisqu’il est allé à Venise, y a vécu longuement, de nombreuses fois, de sa jeunesse à sa mort.

Le voyage est une courte histoire de ce fait à travers les temps. On y sent l’homme cultivé mais surtout sa classe sociale avec une forme de mépris pour le touriste de masse. On peut aussi y lire des propos étonnants, assez limite : p 28 : «  Froissart parle de «  voyages de guerre » (…) » Aussi, 1918 fut finalement, malgré les tranchées, une épopée de voyages. En 1940, plus encore : quel autre mécène que la guerre eût pu payer à un paysan berrichon une promenade en Egypte, à un Norvégien un séjour au Congo? »…!

Voilà quelques poèmes express tirés de Le voyage :
– Meute, enfer monochrome, une rame de métro à midi.
– Les atlas taisent nos cités-campings, nos cirques, l’atomique.
– Célibataires et minibus me battent avec des boules.
– En caoutchouc, les aiguilles,
En boyau, un panneau,
En éponge, la police.
Placer l’homme dans des tombes en jade, se durcir, résister à la fécondation.
– Draps allemands où les femmes seules ressentent leur hiver.

Cette Pièce Unique, trois en un : texte originel + Poèmes Express + informations internationales, a été faite à partir d’un livre de CDI, à la suite d’un désherbage. Il en porte les traces (administratives et de quelques lectures) et prend par là une dimension supplémentaire, temporelle et « qualitative ». Quatre en un ! …
Elle est offerte à l’association Les ailes du désir, de Poitiers, qui propose des voyages autour de l’art contemporain, que ce soit en France ou à Venise, pour la Biennale, à Kassel etc…

à François-Michel Dupont

La Pièce Unique n° 68 est faîte à partir de L’honneur perdu de Katharina Blum d’ Heinrich Böll (1917-1985), prix Nobel de littérature en 1972.
Böll a appartenu au Gruppe 47, groupe d’écrivains allemands dont faisaient aussi partie Ingeborg Bachman, Paul Celan, Uwe Johnson entre autres. Ce groupe a surtout fonctionné de 1947 à 1967. L’oeuvre de Böll  est liée à son engagement politique et à la situation en RFA : il était pacifiste, critique envers l’église catholique et a, dès les débuts du parti écologiste, soutenu les Verts.

L’honneur perdu de Katharina Blum, paru en Allemagne en 1974, et en France, au Seuil en 1975, a été porté à l’écran par Volker Schlöndorff et Margarethe von Trotta. Le sujet est l’éreintage par la presse d’une jeune femme à la suite d’un fait divers, éreintage que Böll avait lui-même vécu après son article de défense de Baader et Meinhof. Böll insiste ici sur les pratiques d’une certaine presse : la falsification des mots, les formulations volontairement erronées, les citations tronquées à dessein. Une sorte de fake-news… une pratique indémodable…

 

Voilà quelques Poèmes Express de cette P. U. :
Les faits sont nécessaires à la formation du cadavre. Sans émoi.
– Reconnaître la nécessité, cravate desserrée, d’une cigarette.
– Venir, refuser celui qui refuse de rougir, tendre vers la tendresse.
– Le mercredi avait eu un comportement bizarre dans ses moindres détails.
– Jeunes demoiselles dans une chocolaterie et cousines à fourrer dans son lit.
– En faisant fondre son sucre, la séduire et s’installer.

Cette P. U. est offerte à François-Michel Dupont, écrivain de polars aux éditions Le Vistemboir et enseignant au Collège Lycée Expérimental d’Hérouville-Saint-Clair. Quelqu’un pour qui les mots ont forcément du sens, doublement.

P U n° 67 : Crab, Chevillard

Eric Chevillard et son humour (dans ses titres déjà !!!) : La nébuleuse du crabe, (1993) aux éditions de Minuit, dans la collection de poche « double » depuis 2006, est une suite de fragments : la vie d’un personnage étrange, multiple : Crab. Proche d’ Henri Michaux et son Plume (1938) : ?
Son premier texte, Mourir m’enrhume était sorti en 1987 et depuis, c’est plus d’une vingtaine de titres, un blog : Autofictif et, de 2011 à 2017, un feuilleton dans le monde des livres qui sont parus. Eric Chevillard écrit et lit beaucoup.
Pierre Jourde le défendit contre des « méchants » et « lourds » : Pierre Bergé et Patrick Besson.

On a fait de La nébuleuse du crabe la Pièce Unique n° 67 et voilà quelques uns des « poèmes express » ou nano- histoires, aussi assez loufoques, qui en sont sortis :
– Le chien manque de bout, de début. Cette première impression devra être confirmée.
– Joues issues d’un poudrier vide, oeil fixe pris de perfectionnement.
– Sa forme est de cuisse sans emploi.
– Un traducteur transmet les paroles. Relation intime pour effleurer une femme.
– Un soir, tout fut terminé : les livres fondus, tous.
– Les mains dans les poches 
partagent l’espoir de vivre, très peu, en ankylose.

On l’offre à un couple d’amis, Pierre et Gie N., très très grands lecteurs. Et ça fait plaisir !

N° 66 : un Pessoa

Lisbonne de Fernando Pessoa (1888-1935) est la Pièce Unique n° 66. Ce « guide » amoureux de la ville est paru en 1995 chez Anatolia puis en 10-18. J’avoue… mon premier Pessoa et…pas forcément le plus intéressant, à moins de le prendre avec soi pour visiter Lisbonne, ville qu’il adorait, ville de son enfance, retrouvée après huit ans passés à Durban. Monuments et histoire. Promenade accompagnée.

Voilà quelques Poèmes Express issus de ce livret :
Populaire, il offre l’heure et les dates des batailles.
– Un parcours de golf borde l’asile pour les pauvres.
– Le roi est mieux conservé que son caveau ; marché aux puces.
– Au deuxième étage, des jésuites s’entassent ; ils ornaient jadis l’étage inférieur.
– Splendeur inégalée du touriste en argent au moment où il pèse cent 
kilos.
– Enceinte est la princesse d’une petite éminence artistique.

La P.U. n° 66 est offerte à Sophie B.
R.P. au théâtre de Gennevilliers, inconditionnelle du Portugal et, plus encore, du Brésil. Traductrice pour ses amis et ouverte aux livres.

N° 63 : un Duras

La Pièce Unique n° 63 est faîte de Les yeux bleus cheveux noirs, de Marguerite Duras, 1986, éditions de Minuit. Une histoire d’amour-désir-dégoût entre elle et lui, les nuits, dans une chambre d’hôtel de Trouville.

Marguerite Duras, on l’a adorée dans ses livres, des plus anciens à La douleur, dans ses films, surtout le double désincarné d’India Song : Son nom de Venise dans Calcutta désert. Et puis, longtemps, on n’a plus rien lu d’elle et on a pris ce roman en en espérant beaucoup : en voulant retrouver le plaisir d’avant, la voix et son rythme spécifique. Et puis, on n’entre pas dedans, on pense au mot « kitsch » et il s’ancre dans la lecture… A qui ou quoi en incomber la « faute » ? Le temps ? Un ton obsolète ? Une distance ? Nous ? Elle ? On ne sait pas et on est déçus et on se demande ce qu’il se passerait si on relisait les autres, ceux qu’on a aimés…

Voilà quelques uns des « poèmes express » pris dans ces pages :
– Elle aimerait bien produire des amants, la nuit.
– Arrivé au bord de la femme, il confirme : c’est ça, quelqu’un.
– Les filles étaient allées toucher les hommes. Elles étaient des doigts.
– La flaque blanche, cette nuit, est encore venue mais dans le sens inverse.
– Un seul étranger était cause de,
Un étranger abstrait,
De l’erreur.

La P.U. n° 63, 3 livres en 1, a été offerte à Dominique Panchèvre, responsable de N 2 L, rencontré  à La Baule, pendant Ecrivains en bord de mer. A la question : » Tu aimes Duras ? », sa réponse :  » Ça dépend  » a permis de le lui donner sans s’en vouloir…

N° 62 : Vaterland

La Pièce Unique n° 62, 3 livres en 1, est constituée à partir de Vaterland d’Anne Weber,
sorti en France et en Allemagne en 2015, trouvable maintenant en Points Seuil.
Vaterland est un récit – recherche de soi, de son histoire familiale, réflexion sur le passé, ce qu’est être Allemande,  même en étant née en 1964.
Voyage dans le temps, auprès de Sanderling, l’arrière-grand-père, pasteur rigoriste mais ami de Walter Benjamin, du grand-père nazi et du père qui ne veut rien savoir de tout ça.
Voyage dans l’espace en allant, aux archives à Berlin, en Pologne, à Poznan, à Polajewo, village où Sanderling avait exercé, à Hadamar, pour voir un asile de fous qu’il avait visité ( : « Pourquoi n’empoisonnez-vous pas ces gens ? »…)… On en gazera plus de dix mille, là, entre janvier et août 1941 … P. 110 : «  Le passé n’est pas quelque chose d’achevé (…) Le passé est un avenir qui se crée comme nous avançons, qui change, qui aura été autrement. »
Un très beau livre sur les glissements de l’histoire, sur le besoin de la comprendre.

Voilà quelques « poèmes express » issus de Vaterland :
– A huit dans deux lits, on peut supposer le contact pédagogique.
– Une erreur est possible avec des êtres qui n’existent que dans des couleurs pastel.
– La première rubrique indique 
à titre honorifique ; l’honorifique croit qu’il l’est.
– C’est mon père qui me l’a dit : un type plie la nuit sous un képi.
– J’ai réfléchi à l’histoire : c’est beau, figé, un souffle.
– Des soldats de plomb jouent avec des vaches maigres : cohabitation.

La P. U. 62 est offerte à Véronique G., amie écrivante à l’univers doux, mélancolique, grande lectrice, amoureuse des mots, quoi ! Je sais qu’elle a déjà lu et aimé Vaterland.